Bernard Heidsieck : toute la poésie en deuil par Patrick Beurard-Valdoye

Les Célébrations

Bernard Heidsieck : toute la poésie en deuil par Patrick Beurard-Valdoye

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Gide poète sonore ?

Valéry poète sonore ?

Anna Seghers poète sonore ?

Marianne Moore ? Dylan Thomas ? Pierre Emmanuel ? Pierre Reverdy ? Pierre-Jean Jouve ? TS Eliot ?

Sur soixante auteurs qui font l'objet de ses brèves rencontres[1]—réelles ou fictives — les deux tiers n'ont entretenu aucun lien particulier avec ce qu'on appellera la profération en lecture publique. L'on voit de mieux en mieux à présent comment la persistante catégorisation en "sonore" par des auteurs de maisons d'édition dominantes, puis par des journalistes, relève de l'imposture, ou bien est l'expression d'un manque de travail.

De la même façon, il était fréquent d'entendre dire que Bernard Heidsieck était "contre le livre". Sans même évoquer le grand nombre de ses ouvrages publiés, il aurait suffi de visiter son bureau pour se rendre compte à quel point Bernard Heidsieck était entouré — que dis-je : envahi jusqu'au plafond — d'ouvrages littéraires de toutes sortes, mais aussi de vinyles et d'œuvres d'arts plastiques. Ce contre quoi en effet le jeune poète fut, c'était le ronron poétique, pour reprendre l'expression de Guillevic qui, dans ses années de jeunesse, parlait du "ronron lamartino-parnassien"[2]. Bernard Heidsieck n'était pas contre le livre, mais il avait le droit de penser — pour l'avoir expérimenté — que la plaquette de poésie ou le recueil de poèmes conduisaient à la plus grande confidentialité. Il avait bien le droit d'espérer autre chose des arts poétiques et, pour ce faire, d'inventer de nouvelles formes d'expression — y compris aussi dans le champ des arts visuels, comme l'on s'en est mieux rendu compte après sa dernière performance poétique[3].

Et de concevoir en corollaire de nouveaux dispositifs, qu'Apollinaire annonçait, ou qu'autrement Artaud expérimenta à la fin de sa vie.

Or, pour des raisons spécifiques à l'histoire de la poésie française — notamment une certaine gêne ou circonspection des surréalistes à l'égard de la lecture en public[4] — cette aventure, en compagnie de François Dufrêne et Henri Chopin,  allait mieux s'épanouir auprès de tentatives équivalentes aux Etats-Unis, en Allemagne, en Scandinavie, en Italie, principalement. C'est-à-dire en des lieux où la "contre-culture", plus que dans la France-du-Général, infusait de nouvelles formes poétiques en des projets tournés — avec élégance et humilité chez Bernard Heidsieck — vers le collectif, l'adresse et le partage.

Si désormais Bernard Heidsieck est considéré en figure historique, ce ne fut pas sans son incroyable attention aux plus jeunes ; son encouragement permanent ; sa capacité d'émerveillement présente jusqu'au bout ; sa curiosité insatiable, en particulier dans les derniers mois où sa santé ne lui permettait plus d'être au-dehors, au cœur de l'action.

Ce terme d'« action » est essentiel, comme l'a bien montré Jean-Pierre Bobillot[5]. Il faut d'ailleurs voir en l'acte dans le poème cette filiation avec les artistes plasticiens de "l'Action painting", influencés par l'ouvrage de John Dewey Art as Experience, et que l'on retrouve aussi bien dans la performance chorégraphique, dans la musique de l'École de New York, dans le premier Happening au Black Mountain College. Et bien sûr ensuite avec Fluxus, ou avec ses amis de la sphère du Nouveau Réalisme. C'est sans doute un des apports essentiels de l'œuvre de Bernard Heidsieck d'avoir su déplacer dans les arts poétiques la question de la narration (la narration ou son refus ; le vers ou la prose) vers l'acte dans le texte. Un poème marqué dans l'écriture — à l'instar de la poésie concrète — par une esthétique de l'élémentaire, au sens où l'évoque le groupe d'Art concret dès les années 30.

En 1990, Bernard Heidsieck, en tant que membre de la commission Poésie du CNL — il en fut ultérieurement le président — devait rendre compte d'un manuscrit de Michel Seuphor. Les rapports des membres étaient le plus souvent sobres. Lui, débuta ainsi : "Je voudrais dire d'abord mon admiration pour Michel Seuphor." Cette admiration qu'il n'hésitait pas à porter en avant, y compris lorsqu'il parlait des plus jeunes, ou parlait aux plus jeunes.



[1] Bernard Heidsieck : Respirations & brèves rencontres, ouvrage comprenant 3 CD, éditions Al Dante, 1999 [hélas épuisé]

[2]  Eugène Guillevic : "Vivre en poésie", in L'expérience Guillevic, Deyrolle/Opales, 1994.

[3] Lecture n°541, Centre d'arts & de Littérature Hôtel Beury, l'Échelle (Ardennes), 28 avril 2007. On peut voir jusqu'au 20 janvier à Berlin l'exposition Tout autour de Bernard Heidsieck, à l'initiative de Frédéric Acquaviva : http://laplaquetournante.org/

[4] Je m'appuie sur le témoignage confié par Henri Deluy, qui assista à quelques rencontres de la place Blanche.

[5] Jean-Pierre Bobillot : Bernard Heidsieck, Poésie Action, Editions Jean-Michel Place, 1996.