Chantal Akerman par Marie Borel

Les Célébrations

Chantal Akerman par Marie Borel

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D ‘EST Chantal Akerman

 

Des images: d'une région de l'espace ou d'une contrée du temps. On ne sait pas. Des gens étrangers en étrange pays arrêtés au bord de la route sur la scène occultée des paysages de l'est fermés de tous côtés.
Ces scènes ne connaissent pas d'heure. Mais quoiqu'il en soit c'est l'heure où confusément on perçoit que quelque chose n'arrivera pas. C'est pourquoi ils sont arrêtés à l'angle de la rue à attendre que quelque chose arrive.
Un instant pris de court, ils regardent. Regards furtifs et attentifs, puis neutres.
Ils ne sont pas stupéfaits. Ils ne sont pas pétrifiés. Ils sont et diffèrent la réponse à cette question difficile.
Impassibles et sans douceur, ils sont des êtres au monde et le monde auquel ils sont les ignorent. C'est un destin absolument quelconque d'avoir reçu un monde en partage et de ne pas en avoir été enrichi. Ils sont là, uniquement là dans cette forme d'absence particulière que peut revêtir la présence, lorsque le temps passant rien n'advenant, la surface s'offre stérile au regard qui se heurte.
Je cherche derrière leur regard quelle réalité surviendrait pour surprendre.
Ont-ils aboli l'immédiat ?

Impossible de s'installer confortablement dans l'attente.
L'espace est nu. Quelque scène de violence pourrait y produire une description minime.
La lutte contre la mémoire a déjà eu lieu. Restent les images de la mémoire abolie: ce qui se passe se passe en face au delà de l'horizon commun.
L'œil se transforme en objet. Il est la force qui pénètre l'histoire dont il n'est fictivement pas question.
L'histoire serait la motivation de leurs situations dans un espace. L'incompatibilité de l'étranger avec la terre ou le lieu qui le désigne, mais que lui ne désigne pas.
Eux s'immobilisent, sans aveux, sans effets pathétiques, sans intention, sans bruit. De soi à soi dans la contemplation impossible et l'anonymat des lieux de passage.
L'histoire ne survient que dans le mouvement.
Dans l'absence d'orientation, au-delà de la crainte, ils marchent encore: les rues restent le seul point de repère.
En contrepoint la densité salvatrice de l'air.
la gravité de la terre qui laisse entrevoir la détermination voir l'arrachement.
Ce qui se passe derrière et non en face et c'est par là qu'intervient la surprise : dans l'arrière-plan.
Ce qui donne l'impulsion de se retourner : Qu'est-ce qu'ils regardent ?
ils ne regardent pas là d'où je les vois.

 Ils portent leur distance-propre: une présence réduite au point le plus extrême. Les couleurs se simplifient à la lumière et à l'ombre. Le corps parfois s'affronte aux éléments afin de prendre place en dépit du temps tranchant réduit et équivoque des saisons.
Ce qui est donné est immédiatement soustrait.
Dans sa propre limite imposée, la matière inerte effleure le sol.
Sans doute pour pallier ce regard inquisiteur et perdu dans son savoir leur présence diffuse une conscience mortelle. Le travail n'a pas trouvé son terme exact de valeur. L'abondance est un mythe. Leur défaut d'appartenance est la défaite de l'homme et de son exploitation.
Ce qui est présent n'en finit pas de se creuser sous mes yeux. En exil d'eux-mêmes ils ne craignent pas de se perdre. Seul un dieu pourrait se mesurer avec la matière.
Personne ne leur rendra la condition imaginable.
Je vous écris d'un pays qui manque.