Construction gothique et anti. par Nicole Caligaris

Les Célébrations

Construction gothique et anti. par Nicole Caligaris

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1820, le révérend irlandais Charles Robert Maturin, désespérant de pouvoir publier un jour ses sermons et désespérant aussi de subvenir aux besoins de sa famille avec ses écrits sérieux : articles, pièces de théâtre, publie, malgré lui, par nécessité et avec ses excuses, l'immense roman gothique, Melmoth, the wanderer (Melmoth, l'homme errant) dont la puissance se diffusera par ondes de choc successives entre les grands rêveurs, de Stevenson, à Breton en passant par Balzac, Villiers de l'Isle Adam, Lautréamont ou Baudelaire. Il s'agit d'honorer, littérairement, le pari de Dieu sur la loyauté de l'homme, qui anima jadis l'extraordinaire et matriciel récit des tourments de Job : Melmoth, lié par le pacte faustien qu'il a contracté, cherche partout sur la terre des êtres tourmentés par le sort susceptibles de le relever de la malédiction et de se lier à Satan à sa place. Ange surgi du désespoir Melmoth fait peur à voir, encore plus à entendre. Intéressant de noter qu'Oscar Wilde, petit neveu de Maturin, choisira, durant la période la plus noire de sa vie, d'emprunter le nom du tragique Melmoth dans son exil sur les côtes françaises. Melmoth échoue, bien sûr, à chaque tentative : du plus profond de leur malheur, fidèles à la mémoire de Job, les hommes restent fidèles à Dieu. Et, comme l'Adversaire biblique, Melmoth repart ìrôder et circuler" sur la terre. La puissance de cet épais roman tient à son personnage, glaciale incarnation du Mal dont le rire dit tout du rayonnement noir de son âme captive des ténèbres. Mais la prouesse littéraire tient à la construction de ce récit en abyme à cinq niveaux de narrations emboîtés les uns dans les autres, formidable variation sur les cercles dantesques, le cœur enchâssé au plus bas niveau de ce paradoxal blason, étant l'histoire de Melmoth lui-même.
On trouve Melmoth, l'homme errant, chez Phébus (et même en Libretto), dans la traduction intégrale de Jacqueline Marc-Chadourne éditée par J. J. Pauvert, en 1965.
On trouve, chez José Corti, le gothiquissime récit de Montorio intitulé Fatale Vengeance (1807), auquel Charles Nodier attribua le qualificatif suprême de ìfrénétique" et on ne trouve plus, chez José Corti qui le réédita en 1955 avec une aide du CNRS, le drame Bertram (1816, gros succès en son temps), ìlibrement traduit" par le même Nodier et Ch. Taylor, où se trouve déjà déployée toute la problématique de Melmoth, même si l'épisode du pacte a été retranché sur le conseil de Walter Scott, paraît-il.

Cette question du salut et du lien, exprimée dans une construction littéraire qui emboîte de multiples narrations se retrouve, près d'un siècle et demi plus tard, menée de façon magistrale, dans une œuvre radicalement antigothique, d'une profondeur et d'une subtilité fascinantes : Stiller (1954), du romancier, dramaturge, journaliste et architecte suisse de langue allemande, Max Frisch (1911-1991, prix Büchner 1958). Les récits emboîtés dans le journal du narrateur que, malgré ses dénégations, tout le monde prend pour le fameux Stiller, disparu sans laisser de trace, sont une façon de tourner autour, de cerner exactement le personnage sans en donner la biographie, en conservant sa disparition, son énigme, dans un récit d'une dextérité acrobatique au cours duquel le texte ne cesse de signifier l'inverse de ce que dit le narrateur. Et c'est cette marche ambiguë qui conduit à la question de la grâce, tout au moins à celle de la détermination et de la liberté. C'est très, très grand.
Publié en 1957 chez Grasset, dans une traduction de Solange de Lalène, Je ne suis pas Stiller est désormais (et surtout heureusement !) disponible sous son titre d'origine Stiller, dans la nouvelle traduction d'Eliane Kaufholz (1991) revue par l'auteur, chez Grasset, comme les autres ouvrages du grand Max Frisch (notamment le très actuel Homo faber).

Voir quelques notes de lecture sur Stiller sur

http://pointn.free.fr/doc/museenoir/museenoir_frisch.html