Emmanuel Bove (1898-1945) par Nicole Caligaris

Les Célébrations

Emmanuel Bove (1898-1945) par Nicole Caligaris

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« En réalité il ne se passe rien »

 

 

Officiellement libres, concrètement morts, tels sont les personnages d'Emmanuel Bove.

Mes amis (1924), premier livre : un ancien Poilu, mutilé de guerre, donne le portrait amer de ses rencontres, quelques personnages qui auraient pu être ses amis, qui ne l'ont pas été. Superbe exemple de roman construit en série. Chaque "ami" fait l'objet d'un récit détaché des autres, d'un récit qui se tient, logiquement, seul. Bove n'établit aucun lien, aucune progression entre les récits, l'état du narrateur, c'est important, ne change pas au cours du roman : il est dans la misère, il voudrait être aimé, il est déçu. Tous les récits rejouent le même scénario, tous présentent la même structure, chacun répète la possibilité d'aimer et l'impossibilité d'aimer ou plus exactement la corruption de la possibilité d'aimer. Page à page, le roman monte la mécanique de l'espoir et du retour de guerre qui retombe par-dessus, de la possibilité d'avenir et du passé qui retombe à la place. C'est la corruption par le vide. Une fois vécue la guerre, rien ne peut venir remplir Victor Bâton, diminué de lui-même.

D'une guerre à l'autre, l'histoire fait que l'un des derniers livres de Bove répond à son premier : Joseph Bridet, le personnage du Piège (1945), vu de l'extérieur cette fois, est une sorte de double ou plutôt de rejeton, d'effet secondaire de l'ancien Poilu. Il rêve de tromper Vichy pour rejoindre Londres, il s'y prend pitoyablement et provoque l'enchaînement absurde qui le conduit en camp d'internement puis à l'exécution, en tant qu'otage, au moment où il est officiellement libéré.

Dans ce récit le réel est constamment réversible, le roman est construit sur un mouvement perpétuel de tension, dénouement et tension dont l'attracteur est le vide du dossier de Bridet aux Renseignements Généraux. C'est un vide actif, et redoutablement. Chaque épisode resserre un lacet qui n'a pas de raison de se nouer et Bove y développe à l'extrême le mouvement systématique de Mes amis par un mécanisme répétitif qui obsède le récit, celui de la destruction de la réalité par le soupçon.

Bove se passe de tout. Il pratique l'éclipse du contexte et des circonstances, le détourage de la scène essentielle, le point sur le détail qui dit tout. Comme Joseph Bridet dans Le Piège, ses personnages ont été libérés mais sont toujours en camp, pour une durée indéfinie, pour une raison impénétrable, à la merci du grand pouvoir qui ne les a jamais lâchés et qui en disposera à son heure.

C'est le cas encore dans La Coalition (1934), de tous ses romans le plus terriblement noir, le plus dostoïevskien, a-t-on coutume de dire. La Coalition, c'est probablement celle du dieu auquel s'adresse Louise Aftalion et qu'il est, dit son fils Nicolas, inutile de prier, avec les bourgeois, tout au moins les gens qui ont, quelle qu'elle soit, une place à peu près légitime dans la société de leur temps. C'est la descente dans la misère de Nicolas Aftalion, qui se rêve en homme riche, seulement, qui est le fils d'une femme déclassée par son mariage, le petit-fils d'un industriel prospère mais hanté maladivement par le spectre de la ruine. Et elle s'accomplira bel et bien, la ruine, pour son descendant, après consommation de l'héritage. La redoutable mécanique bovienne y est toujours à l'œuvre : chaque tentative des personnages pour se mettre à l'abri contribue à leur déchéance et leur déchéance à leur isolement.

Deux moments de grâce ouvrent et ferment ce récit dont le titre original était Histoire d'un suicide : à l'envol du grand-père en train de se jeter par la fenêtre répond l'engloutissement du petit-fils dans la Seine. Le ciel s'entrouvre, l'homme est libre un instant, la mort vient le dispenser de se charger de l'avenir.

Aucune œuvre n'illustre comme celle d'Emmanuel Bove la chute de la conscience hors de l'idéal, hors de la passion dans l'incrédulité, dans le remords chevillé à l'âme, dans la mauvaise conscience, dans l'inquiétante absence d'amour et le dégoût de soi que Nietzsche avait prêtés à la science de son temps, dans cette mélancolie que Claudio Magris examine comme l'expression de l'éclatement du moi dans la grande littérature du XXe siècle, entre Musil et Svevo, au rang desquels il n'a pas jugé juste, par ignorance peut-être, de placer Bove qu'il ne mentionne pas mais dont l'œuvre, répétée en bout de course par Michel Houellebecq au gabarit éditorial du marché, n'aurait pas dépareillé les joyaux de la royale couronne.

 

 

Emmanuel Bobovnikoff (1898-1945)

Trop jeune pour avoir combattu pendant la Grande Guerre (il fit ses classes en 18 et fut sauvé par l'Armistice), Bove refusa de publier pendant l'Occupation et tenta lui-même, depuis Lyon comme son personnage, d'obtenir un laisser passer pour l'Afrique du nord afin de gagner Londres. C'est à Alger qu'il écrit ses trois derniers romans, dont Le Piège, et contracte la tuberculose qui l'emportera.

Comme Georges Simenon, c'est un poulain de Colette qui  publie Mes amis chez Ferenczi. Bove est remarqué par les plus grands : Rilke veut faire sa connaissance, Léautaud note sa lecture de La Coalition dans son journal : "Un vrai cauchemar ![…] j'en étais tout aplati […] ce sont des livres qu'il vaut mieux ne pas lire.", Beckett répondra par le nom de Bove à la question du romancier français le plus intéressant de cette génération.

Personne ne sait pourquoi Bove est tombé dans l'oubli. Jusqu'à ce que Raymond Cousse (1942-1991), aussi talentueux qu'impitoyable auteur dont aujourd'hui tout le monde se fout, poulain, lui, de Beckett qui dut lui communiquer le virus, jusqu'à ce que Raymond Cousse œuvre à sa résurrection.

Jean-Luc Bitton a édité le très pédagogique recueil des Romans de Bove chez Flammarion : Mes amis, Armand, Bécon-les-Bruyères, Un soir chez Blutel, La Coalition, Henri Duchemin et ses ombres, Cœurs et visages, Journal écrit en hiver, Le Piège.

(voir ici son site dédié à son travail sur Bove)

Quelques autres titres, dont les deux derniers romans, Départ dans la nuit (1945) et Non lieu (1946), sont disponibles dans la collection "Petite vermillon" de La Table Ronde et en "Imaginaire", le tout chez Gallimard.

Enfin, Le Matricule des anges consacre, dans son numéro de juillet 2013, un dossier à Emmanuel Bove.