FIDELI FIDELIS : Eve de Péguy par Matthieu Gosztola

Les Célébrations

FIDELI FIDELIS : Eve de Péguy par Matthieu Gosztola

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Eve est l’œuvre d’une vie. C’est le Primum mobile du système nerveux central de Péguy. Du névraxe tel qu’il a su être couché, année après année, sur le papier (par la façon qu’a eue le poète, essayiste, dramaturge, de travailler au corps l’oralité, notamment).

C’est une œuvre qui a su promouvoir la vérité d’un être. L’être de l’origine. De toute origine. Mais pas seulement...

Charles Péguy a – c’est le plus affleurant de ses talents – reconnu en Eve ce qu’elle est intrinsèquement, à savoir cette force sans frontières, sans limites assignables – force de grâce, de beauté, de ferveur, de douceur et de délicatesse, de pudeur et de langueur –, qu’a chantée Shakespeare dans un passage de son sonnet 38, – force infinie quoique humaine, force infinie parce qu’humaine, gardant en son sein, protégées, exaltées, exhaussées, la douceur extrême et la musicale fragilité des sensibilités abouties :

 

How can my muse want subject to invent
While thou dost breathe that pour’st into my verse,
Thine own sweet argument, too excellent,
For every vulgar paper to rehearse?
O give thy self the thanks if aught in me,
Worthy perusal stand against thy sight,

For who’s so dumb that cannot write to thee,
When thou thy self dost give invention light?

 

Passage bellement traduit par Frédéric Boyer :

 

pourquoi vouloir inventer un sujet

tu respires tu remplis mon poème

de ton propre et tendre argument

trop riche pour être répété sur du papier

c’est toi que tu dois remercier si de moi

quelque chose de lisible tombe sous tes yeux

quel idiot refuserait d’écrire sur toi

l’invention ne brille qu’à travers toi

 

Aussi Charles Péguy à tout instant ne fait-il que laisser vivre Eve en ses vers – et leur rythme n’est autre que la façon – strictement chantante et incessante – qu’elle a de se déplacer, dans l’air, dans l’eau... En tous points de la Terre : ici et ailleurs. Très loin et très près (toujours très près, même lorsqu’elle se situe à des milliers – milliers – de kilomètres). En tous points de la Terre et du rêve, – Eve passant en pensée, lorsque l’envie la prend par la main, de nuage en nuage, et de mer en mer. En somme, sur la terre comme au ciel (le ciel : bouche appuyée tout contre notre bouche, pour que notre respiration soit, et bouche posée, dans le même temps, sur la terre, pour que la vie jamais ne cesse, bouche posée sur les craquelures de la terre, sur la mousse en attente d’un frisson, bouche posée sur l’herbe, sur les arbres, sur les framboises, sur les pierres délabrées, sur les roses trémières, bouche posée sur l’eau et sur les reflets du ciel et du soleil, dans un baiser éternel qui sait se faire oublier pour ne laisser passer que la beauté. – Le mouvement agile et délicat de la langue de la pluie).

 

Et, – est-il seulement besoin de le souligner ? –, alors qu’il n’écrivait pas encore, pas une ligne, au sujet d’Eve, Péguy écrivait déjà sur elle. Avec elle.

Alors que jamais, pas une fois, il n’avait tracé de vers à propos d'Eve, tout ce qui était sorti des hémisphères droit et gauche de son cerveau et de la marche sur le papier de sa plume avait déjà trait à elle. Sans qu’il le sache, bien sûr. Sans qu’il s’en doute même...

C’est comme si tous ses livres l’avaient préparé à Eve, à la rencontre que son œuvre devait faire se cristalliser. Comme une évidence... Et qui serait (c’est-à-dire qui se reconnaîtrait telle depuis l’origine, depuis le commencement des choses – mais a posteriori –) la rencontre de sa vie.

Eve : cet être du sublime.

Écrivant avant Eve, écrivant sur Eve, pensant (lorsqu’il écrit) à Eve, pensant (lorsqu’il n’écrit pas) à Eve, rêvant d’Eve (lorsqu’il dort), rêvant d’Eve (lorsqu’il ne dort pas), Péguy donne voix aux « doux sons d’amoureuses pensées se promenant parmi [s]on imagination », ainsi qu’il est dit dans le somptueux Hypnerotomachia Poliphili (Le Songe de Poliphile). Parmi son imagination qui est sa vérité.

Il n’est pas possible de ne pas citer ce passage de La Défense de l’infini (extrait du « Cahier noir ») d’Aragon pour évoquer la position qu’eut Péguy vis-à-vis d’Eve tout au long de son existence : « Il y a un grand mystère dans le monde, […] et je l’éprouve un peu dès que je pense à vous. Hier, tout hier, avec sa grande pluie du dimanche et toutes les hésitations, les fantômes de mon cœur, vous viviez en moi d’une façon étrange : c’était le ciel, le ciel même, je ne vous nommais pas, vous ne vous seriez pas reconnue dans mes paroles, mais tout ce jour je ne parlais que de vous ; c’était vous encore cette inflexion légère, cet arrêt dans ma voix. Oui, vous étiez à mes propos ce qu’est le ciel, si vaste, à tout ce que je vois du monde. Avec un ami, cet après-midi-là, il paraît que j’ai eu un entretien. De quoi aurions-nous pu nous entretenir, si ce n’est de l’amour ? Vous vous leviez dans chaque mot, vous étiez sur le sofa, ou adossée à la petite fenêtre, parfois je savais que vous étiez dans l’autre chambre, j’attendais votre retour, je n’entendais plus rien que les bruits lointains, le parquet qui craque, le frôlement des animaux contre un meuble... ».

Eve est une œuvre d’une force confondante et enfantine (si troublante et aiguë – mais d’un aigu totalement pacifié – dans l’intensité)...

Comment, dans ces conditions, lisant l’œuvre de Péguy, – l’œuvre entière, qui prépare et affirme la venue d’Eve –, être ailleurs qu’au périhélie* de cette Enfant** continûment aimée, de cet être du Sublime en prise – suivant tout le délié des doigts*** – avec la musique de chambre de la plus fervente délicatesse qui soit... 

 

* Le périhélie est le point le plus proche de l’orbite d’un corps céleste autour du Soleil.

** Eve, pour Péguy, résonne en cet alphabet : καλλιπλoκαμος. Eve est pour Péguy – en un certain sens – la fille du roi de Crète Minos et de la fille d’Hélios : Pasiphaé ; c’est la sœur de Glaucos, de Catrée, d’Androgée, d’Acacallis, de Deucalion, de Phèdre et de Xénodicé ; c’est l’être que « le fils de Cronos a soustrai[t] à jamais à la mort et à la vieillesse », ainsi que l’a reconnu – en sa docte sagesse – Hésiode.

*** … et tous les frôlements de la voûte plantaire sur le froissement des herbes...