HUBERT LUCOT par Christian Arthaud

Les Célébrations

HUBERT LUCOT par Christian Arthaud

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Hubert Lucot, entre-temps

 

« Mon travail : le travail du temps. Temps non pensé en termes d’espaces : temps dits par brèves, longues, emboîtements. Il multiplie les connexions. Combien en ont détruit les substances ? » Langst

 

Les ouvrages d’Hubert Lucot, maintenant nombreux et dès lors à parution fréquente, d’un style plus délié aujourd’hui, s’offrent comme du temps formulé. Du récit chiffré. Ils se présentent sous la forme de pages de journal, de carnets de notes, d’agendas rétrospectifs, de fragments d’impressions, de rappels mis bout à bout par la force des souvenirs, mot auquel sera préféré « choses vécues ». Ils forment une geste sublime avec pour personnage principal la phrase qui tente de dénouer ce qui est enfoui. Le projet littéraire d’Hubert Lucot transforme le temps lui-même en mode d’écriture, c’est-à-dire en création. Ce qui est pour d’autres une catastrophe est pour lui une chance. La composition des livres s’instaure comme un temps à venir, le seul avenir qui vaille puisqu’il réactive ce qui est oublié et que cette condition de jouissance en appelle à toujours plus de précision, plus de fraîcheur, plus de communion. Comprendre le passé, certes, mais savoir ce qu’on vit, et si on vit, cela se conjugue toujours au présent, quand bien même il sortirait d’une vieille expérience, d’un âge antérieur, d’une vision première.

 

« Travail du temps ne raconte pas une histoire. C’est une histoire, celle des premiers marquages, de l’allongement de la phrase, de ses replis, histoire vécue de l’écriture qui fit du temps l’objet et le terrain d’un travail, d’une conquête. »

 

« J’aime vivre à tout instant un début, celui de moi-même et du monde. » Recadrage

« Dimanche 12 octobre. L’expression différé me fascine. Le temps, notre temps, serait-ce cela : la réunion en une bande moyenne, médiane, de mille différés (anticipés) ? » Phanées les nuées

 

« J’appelle être passé « quelque chose » qui fut – et peut demeurer, mais sans le pouvoir créateur ? Un fossile vivant a ce pouvoir. J’appelle être du passé non pas l’essence du passé mais l’être tel qu’il s’incarne (« s’incarnait ») dans un être passé : le sable frais dont la crudité m’apparaît sous les grandes jambes du grand étudiant Claude Valeur venant faire sa partie de volley-ball à 18h me donne l’être intime et étrange « 1947 », parce que, « logiquement », le sable de 1992 est exactement le même qu’en 1947. » Probablement

 

« Les humains vivent de façon linéaire un monde à n dimensions. Ecrire, c’est donc restaurer, faire renaître ce monde à n dimensions que l’on a oublié. C’est une repossession, une re-maîtrise, un retour sur le monde, sur soi-même, sur le temps. Le temps est regagné de l’intérieur. » Lucot, H.L., rencontre avec Didier Garcia

 

On avance avec prudence dans les récits d’Hubert Lucot : la bribe de récit met en réserve une notation, qui elle-même emboîte une observation, qui renvoie à un souvenir, qui précède une missive, qui rappelle un fait personnel, lui-même collé à la signification sociale d’une date ou la vertu singulière d’un jour. L’assemblage et l’éclatement ne laissent aucunement percevoir une vue d’ensemble : on reconnaît les morceaux du puzzle, on isole les aspects d’une pensée politique illustrée, on glane les éléments d’une esthétique en formation, on se laisse guider par les aller-retours et les résumés, on se délecte de chaque instant partagé mais on n’escompte pas embrasser le projet dans son ensemble. La relation manifeste de l’auteur avec ce qu’il décrit est intime : rien ne doit disparaître, rien de ce qui fut n’a été s’il se perd, tout est là, dans le processus même de l’existence qui se mue en écriture, dans la perception aigüe des métamorphoses du langage, dans l’environnement de la fable personnelle, dans la narration intriquée à un faisceau d’histoires, dans ce présent qui précède tout passé en le révélant et qui absout le futur d’advenir puisqu’il ne jaillira plus au sein de nos vies comme une menace, une fin, une perte.

 

« La meilleure vie est ultérieure… » Lucot, H.L., rencontre avec Didier Garcia

 

« La clarté vide d’un salon de thé empli du seul soleil estival constitue un événement. C’est une catégorie d’instants, une teinte, rien ne se produit… mais une chose surviendra. » Opérateur le néant

 

« J’ai voulu peindre le Temps, pas ses effets, toujours les mêmes croyait-on : atténuation, tristesse, « la mèche blanche, plus rien ». Non ! Sa violence, Ses raccourcis, répétitifs ; je donne une vie de plomb, vil hor, aux passages à vide, ce que seul re-présente le mouvement d’écrire. » Travail du temps

 

Un livre d’Hubert Lucot est un champ d’explorations qui repart à zéro à chaque fois, damier à recomposer, corpus de fiches à réduire et à condenser, ou au contraire à allonger, disperser, diluer. Les techniques d’écriture et d’hybridation se proposent comme une analogie de l’épreuve existentielle. Un homme tisse à l’infini le processus de la vie. C’est une historiographie du vécu pensé et décrit comme tel, du senti, de l’aperçu. Le secret qui en jaillit est une humanité forte de ce qui la constitue vraiment. Probablement. L’automatisme propre à la machine onirique, avec son assemblage de surprises sémantiques et syntaxiques, se prolonge et se développe dans la fabrique de l’œuvre, laboratoire d’exactitude (pas de généralités) et, il faut insister, de responsabilité (ici et maintenant). Les signes patents d’une accréditation produisent une pléthore de situations : dates, adresses, lieux, circonstances, noms, prénoms, etc. La singularité et l’unicité ont valeur universelle. Les périodes et les intervalles cadencent un temps qui naît sous nos yeux, l’écriture donnant vie à une actualité qui, passerelle impromptue avec jadis, concourt à peindre notre époque.

 

« Tel est le but de ce livre : distinguer avec bonheur ce qui est temps vital et circonstances historiques, ce qui EST – dans le passé, donc en moi – et ce que seule dit la tête… » Le Centre de la France

 

« … tandis que traces, tracés, rappel du timbre se révèlent un système d’enregistrement apte à noter le devenir. » Probablement

 

« Il était temps de mettre en place les premières composantes du livre à faire dont je rédigeai d’abord le

PRIERE D’INSERER

« Le livre avait commencé, écrire Simulation c’est voir la production de présent et le savoir acquis avec les yeux de celui qui possède le livre à faire – son champ, son flux – comme si je simulais qu’il fût déjà écrit. » » Simulation

 

Cette force de l’antériorité incitera l’auteur à faire mention de la durée exacte qu’il aura fallu pour écrire un livre : c’est du temps vivant qui se superpose au temps inéluctable, projeté et indistinct, celui que l’on subit. Voici une immense autobiographie commentée, une biographie commune annotée, un réseau de rêves et de réminiscences, de réveils surtout, de découvertes, une succession de faits avérés, une mise en relations d’incidents et d’accidents de la vie, bref, un ensemble discontinu d’intrigues microscopiques qui donne matière à émettre de la conscience et ainsi à bousculer cette perpétuité sous-jacente qui nous ferait oublier qui nous sommes, hypnotisés par la mort ou par l’argent. Hubert Lucot n’est pas le survivant d’un monde perdu mais bien le démiurge d’un monde à venir, désenclavé de toute destinée et de toute perspective, l’antre même du temps. Il trouve de la volupté et de l’émotion à se fondre dans le temps. Et nous avec. Ce qui se passe vraiment dans notre existence reste à écrire, entre deux attentes, entre deux regards. Il est temps de mettre en évidence que la mémoire est un bien vif que la propagande comme la publicité ont toujours tenté de détourner à leur profit. L’implication politique de l’œuvre sonne comme une éthique.

 

« Me souvenir de cette durée bifide, de ce temps partagé entre folle liberté et répression balbutiante, c’est distinguer un temps actif et son envers, la grisaille se densifiait parfois en des piques que je recevais en différé. Passif, le temps social, celui des paroles perfides, est sous le temps : l’actif échappe au temps, dont il réalise les forces érotiques, exceptionnellement. » Le Centre de la France

 

« La réalité sociologique est là, « mais » pénètre en moi l’intensité d’une scène sans anecdote qui se joue pour la première fois en une écriture du temps. » Recadrages

 

Les temps à l’œuvre sont en effet multiples : démembrés, remembrés, repositionnés, jouant sur des échelles différentes, mais attestant à satiété qu’il est seul maître et esclave de l’auteur. Le signes d’inscription dans le temps, qu’il soit individuel, conjugal, familial, amical, professionnel, social, politique, etc. parcourent tous les livres, architecturent chaque ligne. Ils attestent de quelque chose qui n’est pas réductible à une anecdote et qui s’ouvre plutôt à une notion de profondeur, de mémoire, d’action promise, de potentiel vécu sans même le savoir. Pour caractériser le genre de prose auquel le lecteur est invité, on est tenté d’évoquer Proust (en « moderne ») ; on rappellera l’attachement à Stendhal : la vivacité et la sensualité ! La lecture de Joyce. La culture et la sensibilité conférant au style un attrait indéniable… Le lecteur devient le témoin d’un monde, - dont au passage il aura pu entrevoir des connexions avec le sien, mais plus encore dont il aura pu mesurer la distance avec sa propre perception des mêmes événements - qui se crée sous ses yeux, dans ses mains, dans son esprit. L’ordre du racontable y est soulevé de sa chronologie préétablie pour renouveler le temps.

 

« L’Etre présente des moments, comme le Devenir. Mon livre les prend et reprend, heureux de « souffler » dans les intervalles, car, plutôt qu’inventer un nouvel exemple, plutôt que le détourer dans l’espace-temps qui nous enveloppe et nous pénètre, je reviens à telle forme que l’attente a mûrie et rajeunie, riche de l’attention que récemment ou anciennement je lui portais et qui, dans le laps, a migré en elle-même vers son essence. » Frasques

 

« …me dire « le temps » sur trois modes : du temps, cet espace, là, l’instantané du jour et de la saison,… » Langst

 

Le « temps », ce terme, qui n’en a justement pas, apparaît souvent sous le stylo plume d’Hubert Lucot. Sa nature irrévocable devient un jouet. Son axe de propagation s’élance en plusieurs directions. Il peut donner lieu à une graphie, concrètement établie, qui sera l’outil d’une plus grande conscience et une aide à la poursuite de l’œuvre. Hubert Lucot donne corps à l’altérité : la rencontre fait le livre ; la réunion et la séparation font le livre ; l’interférence contamine ; la jonction transforme ; face à l’être aimé comme à la nuée des êtres humains, la méditation est dialogique, la réponse se laisse entendre, les voix se mêlent. Il y aurait plusieurs temporalités qui se superposeraient. Elles se suivent, mais non sans ruptures. Le temps passé est un vécu, une histoire d’avant l’histoire, d’avant l’écriture ; il est un continuum inarrêtable. Le temps de l’écriture, lui, est le présent borné, le « travaillage », le moment qui fait ressurgir de l’inconscient et du vécu quantité d’observations, de sensations. Les situations sont passées, mais excavées et relatées pour la première fois et mises en œuvre comme de puissants ferments de ce qui adviendra.

« Mon présent, mon histoire, ce qui fait de moi un historique, un historien, aspire au rapetissement de ce que nous aurons vécu, je veux n’avoir pas vécu, n’être qu’un morceau d’Histoire et de Temps, le centre insistant et rarement volontaire de spatialisations autonomes dont les lignes organiques vous enchantent, être terrestres et biochimiques, lignes musicales et plastiques,… » Simulation

 

« Faire des figures, dessiner des chronos,… » Phanées les nuées

 

De quels temps relèvent donc les livres d’Hubert Lucot et vers quels temps nous projettent-ils ? A quel temps sont-ils écrits ? Combien de temps faut-il à leur auteur pour les composer et combien de temps faut-il à leur lecteur pour s’en imprégner ? Qu’est-ce qui se déplie de la sorte, sous l’action obstinée de l’écrivain ? On sent bien, à poser de telles questions, que ce ne serait pas une spéculation stérile que de mettre en évidence la charge émotionnelle amassée dans ce long travail du temps, puisqu’aussi bien la mémoire, montée en chose écrite, y apparaît comme l’invention même de la vie, son origine et son dessein.

 

« Il n’est pas extraordinaire que dans le temps mort (« battement ») j’aie vécu (de) l’être, il est merveilleux que je ressente cela avec une telle force, et dans la fin de ma vie plus encore qu’au temps où la mort guettait moins (elle a toujours guetté). » Allégement

 

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Écrit à l’invitation de Pierre Parlant pour « Les temps multiples à l’œuvre : Hubert Lucot, Danielle Mémoire, Jacques-Henri Michot », rencontres, table-ronde, lectures, entretiens avec Christian Arthaud, Lola Créis et Pierre Parlant les vendredi 12 et samedi 13 mars 2010, Centre International de poésie Marseille. Cf. « Le Cahier du refuge » N° 187, mars 2010. http://cipmarseille.com/cahierdurefuge/187/mobile/