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Hugo

Les soutiers de la critique littéraire [03/05/2010]

Les soutiers de la critique littéraire par Patrick Kéchichian

Les occasions sont rares de pouvoir réfléchir à voix haute sur la critique littéraire, surtout quand il s'agit de celle que l'on pratique dans les journaux et les magazines. Les intéressés, critiques peut-être mais surtout journalistes (j'y reviendrai), vous diront qu'ils ont fort à faire, et que ce faire est toujours plus urgent que le recul réflexif. D'autant, soutiendront les mêmes, que leur objet est une matière fragile, soumise à la menace d'une évaporation rapide : l'actualité. Et qu'il s'agisse de l'actualité des livres, et donc, peu ou prou, de la littérature, ne change pas fondamentalement les choses ; tout juste les ennoblit-elles un peu. C'est donc au nom de cette tâche toujours urgente, jamais en repos, et donc au nom, pensent-ils, de la littérature que les professionnels de la presse, en toute conscience, opposeront une perpétuelle fin de non recevoir à cette pensée, à ce recul, à ces questions.
Ce refus n'annule cependant pas les questions. Bien au contraire dirai-je : il les rend plus vives, chargées de leur propre urgence. C'est pourquoi il est heureux d'avoir, durant ces journées, le loisir, non pas de répondre à des questions précises, mais de pouvoir, à plusieurs, tourner autour du sujet, et par là même tenter de compenser, un peu, ce déficit de pensée...
Plusieurs angles sont possibles. J'en choisirai un, pas tout à fait au hasard, puisque c'est celui devant lequel, ou dans lequel j'ai été placé, vingt cinq ans durant, au Monde des livres . Ces quelques réflexions sont donc le fruit d'une observation et d'une expérience. Il va sans dire que, faisant ce métier, je n'ai été préservé de rien, et pas non plus des quelques travers, structurels ou circonstanciels dont je vais essayer de parler. Simplement, j'ai toujours essayé de penser à ce que je faisais.
Ce qu'il faut d'abord remarquer, même si cela ne se dit pas toujours, par souci de décence et de courtoisie, c'est que le critique journaliste, sans en avoir toujours la claire conscience, ou préférant ne pas trop l'avoir, est l'acteur d'un milieu, le protagoniste sur une scène où les questions intellectuelles côtoient des questions plus directement, plus urgemment matérielles. Et en tant qu'acteur, il est, qu'il le veuille ou non, le partenaire des autres puissances qui se partagent cette scène littéraire, ou plus exactement éditoriale - puisque c'est bien de cela qu'il s'agit. C'est d'ailleurs ce que l'on nomme : le marché du livre. En revanche, je ne crois pas que l'on puisse parler, comme on le fait trop souvent, d'un milieu uniment corrompu où, au lieu de lire les livres, on se contente de renvoyer des ascenseurs, de calculer des prébendes, et de favoriser l'éditeur par lequel, forcément, on est rémunéré. Si telle était la situation, tout serait plus simple, et la ligne de séparation entre honnêteté et malhonnêteté parfaitement tracée.
Cela étant dit, la situation de milieu et de marché existe, mais elle n'est pas nouvelle. Même si l'évolution s'accélère, même si le champ de la critique se réduit. Dans les années 30, Albert Thibaudet parlait déjà de la critique du public, de son immédiateté qui la contraignait à se modeler sur l'au-jour-le-jour de la production littéraire.
Ce sont là quelques données de base à rappeler pour commencer d'évaluer la « faculté de juger » des journalistes littéraires aujourd'hui. A ce propos, je reviens un instant sur cette question de terminologie. Pour plus de commodité, je parlerai à la première personne et au passé. Au Monde, j'étais salarié en qualité de journaliste. La notion de critique littéraire n'apparaissait légalement nulle part. Pour l'anecdote, historiquement, elle a fini d'avoir un sens, ou au moins une visibilité, en juin 2001, lorsque le feuilleton fut supprimé du Monde des livres, par décision de la direction confrontée, il faut le rappeler, à une amplification de la crise de la presse. Les choses, dans les années suivantes ne se sont pas, on le sait, arrangées. Depuis 1994, ce feuilleton était tenu par Pierre Lepape, qui fut le dernier, je crois, explicitement et légalement employé en qualité de critique littéraire et non de journaliste. Rappelons que le feuilleton littéraire, était, au Monde et ailleurs, une institution ancienne. C'est de là que s'exerçait un certain magistère critique. D'ailleurs, trois feuilletonistes du Monde, avant Pierre Lepape, furent membres de l'Académie française : Emile Henriot, Pierre-Henri Simon et Bertrand Poirot-Delpech. Les trois furent également écrivains, mais cette position de critique en vue dans un journal de large audience nationale n'est évidemment pas étrangère à cette reconnaissance et à cet honneur.
Le feuilleton avant même que Le Monde des livres commence à exister en 1967, était donc un espace fixe et préservé, avec un titulaire. L'article n'était pas perdu au milieu des pages, mais encadré et isolé, identifiable au premier coup d'œil. Evidemment, il était long, argumenté. Là, et aussi dans les anciennes (jusque dans les années 60 ou 70) chroniques régulières de philosophie, de géographie, de science, de langage ou d'histoire, la fonction critique était mise en part, en réserve des contraintes ordinaires de l'actualité - même s'il s'agissait toujours de rendre compte des parutions. Là, cette fonction critique prenait tout son sens et se trouvait fortement identifiée à une signature.Ce point fixe et de référence du feuilleton disparu, que resta-t-il, que reste-t-il de cette fonction ? Les journalistes sont-ils à même de l'exercer ? Et si oui, dans quelles conditions ? Ces questions ne sont pas simplement de pure forme et de terminologie. Elles engagent le sens même et la valeur de l'acte critique dont les journaux sont le support.
Le rôle, la fonction et le devoir du journaliste sont différents de ceux du feuilletoniste, on le conçoit aisément. Il s'agit, classiquement, d'être au plus près, au cœur de l'actualité. Et donc, ici, de ce que l'on nomme banalement, sans y réfléchir, l'actualité du livre. Le rôle du journaliste est d'abord d'être un informateur. Il informe de la sortie, de l'existence, éventuellement du contenu d'un livre. Dans l'ensemble de la production éditoriale, il décrète ce qui mérite mention, l'importance, la place et la nature de cette mention : il hiérarchise l'information - le verbe « hiérarchiser » étant l'un des premier commandements de la profession de journaliste. Mais cette dernière tâche, il ne l'exerce pas directement lui-même. Elle relève d'une autre hiérarchie, humaine celle-là et de ce qu'on nomme un travail collectif, ou d'équipe. Pour bien faire son travail, le journaliste fréquente les éditeurs, directeurs de collection, attaché(e)s de presse : il est leur partenaire naturel ou du moins obligé. Il peut aussi rencontrer l'auteur du livre, s'entretenir avec lui, recueillir ses avis et propos sur l'ouvrage qu'il vient de publier. Mais là, nous ne sommes plus exactement, je crois, dans le cadre réputé être celui de la critique littéraire...
Revenons au cadre classique, ordinaire, celui dans lequel le journaliste se tient. Quelle est exactement sa tâche ? Relève-t-elle encore de la critique littéraire ? Oui, je crois qu'on peut le dire, mais avec prudence, avec des réserves et des nuances. En fonction surtout de la conscience que l'intéressé met, ou ne met pas, en œuvre pour accomplir cette tâche, dans un environnement qui ne la favorise pas, c'est le moins qu'on puisse dire... Car le rôle premier dans lequel tous ses partenaires, éditeurs et responsables de presse, l'assignent implicitement ce n'est pas celui de critique mais de prescripteur. Mot magique, entré comme par effraction dans le langage courant pour y faire loi. C'est cela qu'on attend d'abord de lui. Ainsi, entre informer et prescrire, la place réservée à la critique littéraire à proprement parler est réduite.
Certes, dans ce rôle tel que je viens de le définir, le journaliste est conduit à émettre un jugement. Fonction régalienne semble-t-il, en réalité surdéterminée par cette qualité de partenaire dont je parlais à l'instant. Fonction tout de même précieuse, qui ennoblit celle de prescripteur, lui donne de l'importance. Une importance évidemment proportionnelle au média dans lequel le journaliste écrit ou s'exprime. On peut également remarquer que la place, la longueur, les titres et sous-titres, le fait qu'il soit ou non illustré, constituent des éléments de première importance, autant sinon plus que le contenu propre de l'article. Quant au jugement lui-même, nous sommes à deux doigts, dans les journaux, du système des étoiles (j'aime un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout... ) qui a déjà triomphé dans la critique cinématographique.
Je parlais tout à l'heure de la conscience. Je m'arrête un instant sur cette notion. A sa lumière, le journaliste est libre, dans les journaux qui ont encore un supplément littéraire, d'exercer comme il l'entend sa fonction critique, même dans le cadre pas très engageant que j'ai décrit. Là, c'est le contenu de l'article qui importe, et donc la pensée et la méthode du critique. Là, c'est la relation intime entre un texte et son lecteur qui trouve sa traduction. Dans une conférence qui date de 1967, puis dans un livre publié trois ans plus tard, Jean Starobinski parlait de la relation critique. Il commentait notamment une phrase de Delacroix disant que la critique suit les productions de l'esprit comme l'ombre suit le corps. Puis il soulignait, conformément à une pensée de la critique qui fut celle de l'Ecole de Genève, et aussi celle d'un Charles du Bos, que la critique est seconde, quand elle choisit, rétablit, interprète. Elle serait outrecuidante si elle voulait avoir le dernier mot et ne rendait pas la parole aux œuvres. Le type idéal de critique serait donc celui qui associe la rigueur méthodologique (liée aux techniques et à leurs procédés vérifiables) et la disponibilité réflexive (libre de toute astreinte systématique). Blanchot parle de son côté, de la remarquable modestie du critique, ce coucou installé dans la nid de l'auteur selon Georges Poulet... On voit bien quel mépris s'attire la critique qui n'est pas contestation d'elle-même, mais exercice tranquille d'un pouvoir outrecuidant et vain, dit encore Maurice Blanchot dans « Le Mystère de la critique », publié dans le Journal des débats en janvier 1944. Et simplement pour le plaisir, je voudrais citer la fameuse préface du Lautréamont et Sade, écrite cinq ans plus tard et qui, à mon avis, souligne admirablement, et de l'intérieur, le paradoxe auquel toute réflexion sur la critique doit s'affronter et le paradoxe comique et douloureux que vit le critique à partir de l'instant où il réfléchit à sa tâche... Je cite : Il est vrai que des livres qu'il aime le mieux le critique aussi voudrait ne pas parler. Car il n'a pas toujours le désir de les éloigner de lui-même, de les engager dans ce travail étrange par lequel il les détruit en les réalisant, il les diminue en les exaltant, il les simplifie en les approfondissant, il leur donne tant de sens que l'auteur, étonné et gêné de cette richesse inconnue, proteste plaintivement contre une générosité qui l'écrase et le réduit à rien. Le critique, à cause de cela, est par nature du côté du silence, sachant mieux que d'autres pourquoi il perd ce qu'il découvre et combien lui deviendra difficile la lecture de ce qui lui est le plus cher, dès qu'il lui faudra retrouver, à la place, le triste mouvement de ses propres phrases. Fin de citation. Starobinski parlait de l'étrange fascination exercée par Blanchot et de cette captation par sa voix et son style, littéraire autant que critique.
On pourrait penser qu'on est loin, avec ces hautes et nobles définitions, du journalisme littéraire, forcément un peu vulgaire... Il me semble au contraire qu'on a tout intérêt à les entendre. A en faire son bien.
Avant de terminer, je voudrais simplement indiquer une autre direction vers laquelle peut s'engager notre réflexion. C'est un point qui prête souvent à discussion dans les journaux et qui renvoie à une question classique. Je veux parler de la critique des écrivains. Y a-t-il une spécificité de cette critique ? Thibaudet, on s'en souvient distinguait la critique des journaux, issue de la conversation de salon entre honnêtes gens de la critique universitaire d'une part et de la critique des artistes ou des écrivains.
Quel est le sens de cette distinction ? Peut-on attendre d'un écrivain une approche inédite, forcément chargée de valeur ? Et cette approche, comme par enchantement allègerait-elle la pesanteur attachée à l'acte critique lorsqu'il est exercé par de besogneux soutiers ? Todorov de son côté, refuse de ranger les écrivains-critiques dans une catégorie à part. En revanche, il dégage une forme de critique qui devient elle-même une forme de littérature. Il donne trois exemples : Sartre, Blanchot et Barthes.
Il y a une douzaine d'années, on posa à Philippe Sollers, la question suivante : « Quel est pour vous l'événement littéraire le plus négligeable du XXe siècle ? » Et Sollers répondit : « Toute la critique littéraire ». Or, depuis plusieurs décennies, dans différents journaux, Sollers est l'une des figures les plus en vue de cette critique des écrivains, mais qui s'exerce dans un lieu un peu frelaté, la presse, afin de recueillir la plus large audience. En fait, ce dédain est de tradition, Gaëtan Picon, réfléchissant à l'image que l'écrivain se forme de lui-même soulignait que l'artiste tente presque toujours de se soustraire à la juridiction du profane pour penser la création comme un acte qui ne peut être jugé du dehors.
Peut-être était-ce la pensée de Sollers lorsqu'il attribuait à « toute la critique » ce décret de nullité... Ainsi, il pouvait poursuivre ce qui, à ses yeux, est moins un travail critique, à « l'ombre » de l'œuvre comme disait Delacroix, qu'un dialogue au sommet entre écrivains morts et vivants, se comprenant et se congratulant dans un heureux commerce du génie.

Le commentaire de sitaudis.fr

Ce texte a été lu par l'auteur le vendredi 9 avril 2010 lors du colloque CRITIQUE ET VERITE : LES FACULTES DE JUGER, organisé à Paris VII par Evelyne Grossman et Martin Rueff.

Les soutiers de la critique littéraire par Patrick Kéchichian

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