À propos de La Voix sombre, de Ryoko Sekiguchi par Éric Houser

Les Incitations

30 nov.
2016

À propos de La Voix sombre, de Ryoko Sekiguchi par Éric Houser

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Quand un livre vous bouleverse et vous fait penser, met en mouvement en vous quelque chose que vous auriez tendance à oublier (parce que c’est recouvert par la vie habituelle, les tâches, et même la culture), quelque chose qui est proche du questionnement que l’on se fait, enfant, tout en l’adressant aux adultes, que faites-vous ? Que faites-vous, vous ? Quant à moi, après l’avoir lu une première fois, en principe du début à la fin, j’y retourne. Pas nécessairement de la même manière, progressive : plus librement. C’est un peu comme la deuxième baignade dans la mer, l’été, après avoir la première fois mis dans l’eau d’abord le bout du pied, puis la jambe, étape par étape jusqu’à immersion complète, la deuxième lecture on plonge entier à n’importe quel endroit, quelle que soit la profondeur sans préliminaire. Et ainsi on retrouve peu de temps après la première sensation (mais parfois beaucoup de temps après), celle qui vous a fait vous dire voilà un livre pour moi. Et bizarrement, c’est parce qu’il est le plus « pour moi » (tel que je l’imagine), c’est dans la mesure où il m’apparaît, et s’impose, comme m’être spécifiquement adressé, qu’il est le plus susceptible d’être pour d’autres, et je dirais, pour le plus possible d’autres ! C’est l’un des paradoxes de la littérature, et de l’art, en général, que ne comprendront jamais ceux qui considèrent que ces choses (littérature, art) sont là comme des outils à disposition, pour communiquer quelque idée, quelque programme. À l’opposé du militantisme.

Le livre de Ryoko Sekiguchi me touche pour plusieurs raisons. D’abord, il traite d’un sujet sensible et difficile, celui du deuil. Son originalité est de le faire à partir de quelque chose de très sensible aussi (là dans un sens littéral), celui de la voix. Le titre est très réussi parce qu’il est subtil : pourquoi avoir choisi d’écrire voix avec une capitale, Voix ? Ce n’est pas vraiment une équivoque (équivoque contient voix, par –voque), car avec v ou V il s’agit de la même voix. Voix avec V, ce serait quelque chose comme l’idée de la voix, la voix dans un sens absolu ? Je ne crois pas, mais plutôt que c’est un choix (le choix de la capitale) qui est explicité dans le livre même, à savoir que la voix dont il s’agit, c’est la voix enregistrée d’un disparu, fixée sur un support qu’il soit analogique ou numérique. Un fantôme de voix, bien que doté d’une présence réelle insistante. Une Voix. Autre élément intéressant dans ce titre, le mot sombre qui là est clairement si je puis dire équivoque, puisqu’il désigne soit le verbe (sombrer), soit l’adjectif. Les deux, en fait. Le livre développe le thème, qui vient de quelque chose de biographique chez l’auteur (la disparition de son grand-père aimé), je dirais comme une composition florale, un ikebana que j’imagine Ryoko Sekiguchi connaît très bien et apprécie. C’est-à-dire d’une manière absolument pas dissertative. C’est l’opposé d’une dissertation ! Mais c’est un essai, ou plutôt ce sont des essais (comme autant de pétales, de branches, de bourgeons) sur le ou les thèmes précités. C’est quelque chose que vous avez envie d’emporter avec vous, pour vous y poser de temps en temps, pour y poser vos yeux et y appliquer votre esprit, pourquoi pas aussi pour en dire des passages. En une centaine de pages, un écrit à la fois précis (mais aucunement obsessionnel) et aéré, intelligent, émouvant et gracieux. J’avoue qu’en le lisant et relisant, j’ai été pris d’une affection instantanée pour son auteur, que je ne connais pratiquement pas mais dont j’apprécie beaucoup le travail (notamment celui actuel sur l’art culinaire, japonais mais pas seulement). L’affection de sentir une proximité, qui à mon avis est causée par ce que j’appellerais un « fil d’enfance », un fil qui relie les êtres (par la lecture comme ici, mais cela peut-être par d’autres médiations dans d’autres cas) par leur enfance, par ce que l’enfance questionne, dans le meilleur des cas au-delà d’elle-même, et à vrai dire la vie durant. « Souvent il y a de petits sanglots qui se forment mais qui n’éclatent pas, c’est quelque chose de fragile, de précieux, qui est près de tomber par terre et de se briser en éclats, et c’est aussi bien sûr délicieux » (extrait d’un message à l’auteur).