Bécassine et Agrippine par Maryline Desbiolles

Les Incitations

28 janv.
2007

Bécassine et Agrippine par Maryline Desbiolles

Il y a des jours où mon ambition serait d'arriver à la cheville de Bécassine
indifférente au "travail sur soi", à "l'écoute de soi-même", et à qui,
niaiserie suprême, il peut arriver que le rouge monte à ses joues. Qu'on ne
se méprenne pas: cette aspiration n'est pas un effet de la modestie, car on
sait bien que l'idiot est capable d'illumination, état dont il est difficile
de causer, et que je préfère pour l'heure, lâchement, passer sous silence.
Bécassine sous le tablier de laquelle on se cacherait pour échapper à la
logorrhée d'Agrippine, l'héroïne de Brétecher, qui, j'en suis sûre, doit
faire grande consommation de livres utiles où l'on apprend en un tournemain
à ne plus être stressé, à s'accepter, à se réaliser, grande consommation en
effet d'autant qu'elle les survole afin d'en faire meilleur usage. Car elle
s'est sans doute déjà jetée sur "Comment parler des livres que l'on n'a pas
lus", comme elle a du nez et qu'elle a compris d'emblée, contrairement à
moi, que ce livre ne parlait pas de littérature, mais de la manière de s'en
servir afin 1) de ne pas avoir honte (ici de ne pas lire les livres) 2) de
"se découvrir" et de "parler de soi". Ainsi il n'est pas vain d'enfoncer le
clou. Tout nous engage à ne pas avoir honte, ni d'étaler son intimité devant
des millions de spectateurs, ni de proférer les paroles les plus
démagogiques, mais il se trouverait donc quelques-uns pour avoir honte... et
de ne pas lire les livres. Il y a fort à parier qu'ils ne sont pas légion,
et il est d'autant plus admirable d'écrire tout un livre pour vouloir guérir
ce petit nombre. Il finira bien par arriver, notamment grâce à l'effort
conjugué de tant d'ouvrages, qu'on n'ait plus honte de n'éprouver aucune
honte, émotion qui me semblait, à moi qui ne suis décidément qu'une buse,
nous donner un peu plus d'humanité.

J'ai honte quant à moi de n'avoir pas lu certains livres, et cette honte
me donne le désir de les lire, même s'ils me paraissent loin de moi, ou
impénétrables. Et ce sont peut-être ces livres-là, quand je les lis enfin,
qui me font sortir le plus de moi-même (autrement dit: qui sont le plus
illuminants), ce que j'attends au fond des livres. J'aggrave mon cas: je ne
lis pas des livres pour les plier à ma biographie mais pour l'oublier, ou
mieux: pour la confondre. Et je me donne à moi-même le coup de grâce: mon
bonheur est de les lire de la première à la dernière ligne afin de mieux m'y
perdre. Ou plutôt: pour rien. Oui, il est plus que temps de le redire: les
livres ne servent à rien, et j'ai la faiblesse de tenir à ce rien.