Chagrin de la poésie comme peau de chagrin par Michaël Moretti

Les Incitations

21 déc.
2010

Chagrin de la poésie comme peau de chagrin par Michaël Moretti

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1
Dans ces domaines qu'on abat un à un, tel un château de cartes, la poésie, tout comme la philosophie par exemple, est une cible de choix sacrifiée au nom de la rationalité et de la rentabilité. Les besoins eu égard à la créativité, à l'oralité, dont la lecture publique, à l'indicible voire le mystère, s'accroissent d'autant.
Part maudite de l'écrit, la poésie pourrait se concevoir, de façon problématique, comme un laboratoire de langue (re)mise en question, parfois contre elle-même. De l'utilité de l'inutile : le respire. L'oblique, la tangente vers. Dans une société de flux, la poésie a tenté en partie de se réinvestir, peut-être de façon aporétique, à travers les nouvelles technologies (net@rt, générateurs de mots, etc.), à travers l'art contemporain et son marché.

Il fut un temps où les médias participèrent de la créativité artistique. Ainsi Desnos, Tardieu, le club d'essais, en lien avec la musique contemporaine, entre autres, investirent la radio publique pour créer des formes poétiques. La radio permettait de diffuser au grand nombre sous des aspects nouveaux.
Les mardis et jeudis Littéraire de Pascale Casanova sur France culture était un des rares espaces d'expression de la littérature autre ou « de pointe » : S. Beckett, G. Sorrentino, A. Schmidt, R. Jirgl, B. Heidsieck, R. Federman, N. Quintane, P. Beurard-Valdoye, J. Blaine, Onuma Nemon, J. Game, A.J. Chaton, etc. Cette émission, qui existait depuis longtemps, était l'honneur du service public. Bruno PATINO, arrivé du Monde interactif, la supprima à la rentrée de septembre 2010
(cf. Pascale Casanova licienciée, 31/08/2010).
Les Ateliers de Création radiophonique subsistent : pour combien de temps ?
Quant à la télévision, Jean-Christophe Averty, l'un des derniers créateurs de la petite lucarne, a tout dit et écrit. Le printemps des poètes ? De la consommation digne de la Société du spectacle au sein d'une culture commémorative (cf. Emmanuel Ponsart à l'assaut du Printemps des Poètes, 25/03/2010 ). Les festivals de poésie, qui se raréfient au sein d'une société festive, se concurrencent parfois aux mêmes dates dans des endroits proches.

Pivot essentiel de la lecture publique française depuis les années 20, les bibliothèques municipales gardent une place prépondérante à la poésie, reléguée au fond des librairies. Les années 70 virent l'éclosion des médiathèques avec auditorium jusqu'à l'acmé des années 90. La médiathèque du Ponttifroy à Metz, fut l'une des premières de la série. Alain Hélissen et Vincent Wahl maintiennent actuellement un cycle de poésie (P. Beurard-Valdoye, G. Stubb, E. Azam, etc.). Parmi de nombreux exemples, nous avions créé, en marge d'un festival de musique, un cycle à Reims avec la médiathèque : outre C. Prigent, J. Game et C. Delaume, B. Heidsieck a pu enfin performer pour la première fois dans sa ville d'origine. Il existe des formations professionnelles d'initiation à la poésie contemporaine pour les bibliothécaires.
Une bibliothèque ou médiathèque est un lieu de savoir, de conservation et de mise en valeur du patrimoine écrit et oral mais aussi un lieu d'accueil et de rencontres. Ainsi, la bibliothèque contribue également à l'image de la ville.

Depuis 7 ans, Patrick BEURARD-VALDOYE a initié la Scène poétique, un cycle de poésie de qualité, envié partout, repris par Patrick DUBOST, dans l'une des plus grandes bibliothèques municipales classées, la BM de la Part Dieu, dans la 3e ville de France.
Impossible de citer la longue liste des poètes tant ils furent nombreux et prestigieux. En 2009, Patrick DUBOST invita des poètes canadiens d'expression française. Ce cycle participait du rayonnement d'une ville dotée d'un prix de poésie prestigieux.
Le nouveau Directeur par intérim de la BM de Lyon, Bertrand CALENGE, grand connaisseur et défenseur de la lecture publique, vient de supprimer la Scène poétique. Lorsque Patrick DUBOST indique le fait qu'il n'a jamais rencontré le Directeur par intérim de la BM, ce dernier, pointure de la bibliothéconomie et de l'accueil en bibliothèque, n'invoque que la diffamation.

Au total, tout comme l'espace critique, c'est l'espace public qui se rétrécie, avec ses conséquences. La force des interstices ?