D'un nouveau complot contre les faux poètes ? par Jean-Pierre Bobillot

Les Incitations

06 sept.
2013

D'un nouveau complot contre les faux poètes ? par Jean-Pierre Bobillot

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« j’indique comment il aurait fallu faire. »

(Isidore Ducasse)

 

Qu’est-ce que c’est, geste ? Qu’est-ce que c’est, lyrique ? Pas facile, déjà… ou alors, trop facile — quand on croit savoir, d’avance, la réponse. Difficulté, d’ailleurs, contradictoire, tant le premier de ces termes paraît s’imposer, telle une espèce d’invariant anthropologique, de toute l’évidence concrète de son faire-ci ou ça (comme on dit : « être-là »), quand le second, se prêtant à mille-et-une variations au gré de fluctuantes (voire incompatibles) actualisations — et des conceptions qui s’y attachent —, semble à jamais entaché du relativisme d’une radicale historicité. D’où, la troisième question, plus problématique encore : Qu’est-ce que c’est, « geste lyrique » ?

Un ouvrage récent, qui de ces deux mots s’intitule[i], nous invite à y réfléchir ; et puisque son auteur nous tend la perche, à nous autres « poètes contemporains », voyons ce qu’il en dit — en guise d’état des lieux, on veut croire — dans un chapitre final, alléchamment sous-titré : « Situation de la poésie contemporaine française ». — Rien ! Et cela, pour ne pas même songer à en poser une autre, de question, implicite à ses propres présupposés, à savoir : Qu’est-ce que c’est, langage ?

 

En effet, s’il considère avec Michaux (et pourquoi pas ?) que l’écrivain — « l’écrivain », dit-il… ou « le poète » ? (est-ce la même chose ? autres questions…) — « aspire, paradoxalement, à sortir » du verbal[ii] « par le moyen même du langage », il ne semble pas prêt pour autant à sortir, lui-même, d’une conception restrictive dudit langage, excluant a priori les moyens (au pluriel) qui leur permettraient : au poète, d’effectuer cette « sortie » ; au poéticien, de la théoriser. Restriction de principe, qu’autorise peut-être la fameuse formule à valeur programmatique de Gherasim Luca : « COMMENT / S'EN SORTIR / SANS SORTIR… », mais que pourrait bien démentir l’intérêt porté, par les « poètes sonores » ou les « poètes de la performance » (comme dit Jacques Roubaud), à Gherasim proférant, debout et à rauque et trébuchante voix, ses propres écrits.

Car, ce n’est pas non plus sans raisons que Pierre Albert-Birot, il y a bientôt un siècle, donna, à trois « chants » (suivis de quelques autres) de poésie lettrique le titre, inouï et tout aussi programmatique, de Poême à crier et à danser : double geste effectif, offrant une « dynamique » — notion fréquemment convoquée par l’auteur — apte à effectuer la sortie tant désirée, par les moyens mêmes du langage : sortie de la « 1re articulation » (unités de sens) par la « 2e articulation » (éléments phoniques ou graphiques), et de toute articulation (« langage », que rappelle encore « poème ») par le continuum inarticulé et dynamique (« crier, danser »). Ou encore : du sémio-élémentaire au vocorporel, par la dynamique même qui préside à la venue au langage… et à celle du poème. Toute une histoire, donc, qui s’origine chez Rousseau, passe par René Ghil, affleure chez Michaux et irrigue la plupart des poésies novatrices du siècle qui a suivi… 

Or, de ces poésies, nulle trace (ou quasiment). « Je ne cherche pas à dessiner un panorama, ou à dresser une typologie des expérimentations contemporaines », écrit-il : admettons… et de suggérer : « Chacun pourra à son gré ajouter telle ou telle œuvre. » Hélas ! ce n’est pas « telle ou telle œuvre », mais des pans entiers parmi les « expérimentations [pas seulement] contemporaines » qui sont passés aux oubliettes : ceux, justement, où il y a du geste, où ça chante, où y a d’la « voiX », du « souffle », du don !… Voir, par exemple, et écouter « Tout en roulant les RR » du grand Michel Seuphor, qui s’achève justement — si justement ! — par : « dont don je fais ». Ce « don » — auquel, à juste titre, l’auteur de ce volume accorde, en matière et manière de « geste lyrique », une particulière importance…

Et, que cette « sortie » s’avère, chez la plupart, incomplète — complète, elle est précisément ce qui sépare (pour aller très-vite !) la tendance Chopin de la voie Heidsieck, ou, chez un seul et même (?) auteur, le Dufrêne des Crirythmes de celui du Tombeau de Pierre Larousse et de la Cantate des mots camés (encore que…) — ne signifie pas qu’elle « reste à l’horizon » (toujours aussi lointain et inaccessible…), ni qu’« il s’agi[sse] sans doute moins de “trouver la sortie” que les modes par lesquels elle continue de se dessiner » : le frisson sans les risques, quoi ! Cela montre seulement (mais ce n’est pas rien) que — pas plus qu’en matière de vers à partir du moment où ils apparurent comme potentiellement « libres » de toute contrainte métrico-prosodique (et autres) — il ne saurait y avoir de dogme absolu en matières et en manières de poésie dès lors qu’elle apparaît comme potentiellement libre (« déconditionnée », dirait Michaux) de toute contrainte articulatoire sémio-élémentaire (et autres). Et puis, si l’on juge que tel ou tel n’est pas allé assez loin, rien n’interdit de penser que : « viendront d’autres horribles travailleurs »…

S’agissant de « don », l’auteur s’en avise : « quand on offre en poème des fleurs, offre-t-on la chose ou seulement son nom ? » C’était l’occasion — qu’il ne saisit pas — d’interroger enfin, sans l’admiratif préjugé en vigueur, le (trop ?) fameux paragraphe de Mallarmé, si souvent invoqué façon Vérité ultime en matière de Poésie : « Je dis : une fleur ! », etc. Vérité, en vérité bien ambiguë, car qui dira si « l’absente de tout bouquet » — cette « notion pure » — est le Graal auquel parviendra peut-être le Poëte (version idéaliste) au bout d’une exténuante « nuit d’Idumée » de décantation linguistique (le « Vers »)… ou plus banalement — « selon le jeu de la parole » et non, spécifiquement, de la Poësie — le signifié qui, on l’apprend vite, ne saurait être la chose même ? Le référent non plus, insistons-y, n’est pas la chose même, mais cette entité strictement linguistique (symbolique) qui résulte de l’arrangement particulier des signes dans tel énoncé : ainsi, des roses-robe du célèbre poème de Marceline Desbordes-Valmore, qui réfèrent à tel bouquet ou à telle parure, moins réels qu’imaginaires — sans les « donner »…

 

Cela pour « gestes ». Mais, pour « lyriques » ? Qui peut croire encore que ce terme de longtemps galvaudé se ramène, tant en extension qu’en compréhension (comme disent les linguistes), à ce que d’aucuns, tenant depuis peu le haut d’un très-relatif pavé, voudraient que l’on y vît ? Même à admettre — ô combien —, avec notre auteur, « la relative minceur de ce sujet de l’énonciation » généralement convoqué en guise de suppôt de tout lyrisme. François Dufrêne, encore lui, n’imprima-t-il pas cette formule, aussi hautement libératoire que programmatique et passant outre à tout réductionnisme : « le lyrisme, c’est CE QUI NOUS CHANTE » ? Or, l’article en question[iii] commençait, sans trop de précautions oratoires, par cette déclaration qui, d’emblée, joint le geste au lyrisme : « L’intime et l’ultime justification de toute entreprise un peu radicale est justement qu’elle est, comme la naissance, un geste injustifiable. » Il y avait là de quoi méditer…

Et, différemment, souvenons-nous de Hugo Ball écrivant, à chaud[iv] : « Notre Cabaret est un geste. Chaque mot prononcé ou chanté ici signifie pour le moins : que cette époque avilissante n’a pas réussi à forcer notre respect. » Geste, qui est lui-même l’une des résultantes point si lointaines de celui, aussi décisif qu’ignoré (du moins, en tant que tel), d’Emile Goudeau décidant, par la création des « Hydropathes », de « faire dire par les poètes eux-mêmes leurs propres œuvres », non plus seulement entre soi : de cénacles en salons et autres banquets, mais sur une scène, devant un public mêlé, non choisi. Gestes historiques : « naissance » de la poésie scénique, « naissance » de Dada ; gestes esthétiques : « apparition » des tracés, « bégaiement créateur[v] ». Gestes lyriques par la profération, par le « chant », par le « cri » ; mais aussi, par les significations, les conséquences, les incitations de toutes sortes qui s’y attachent et qu’ils induisent, modifiant par là-même, diversement, les pratiques de la poésie et les conceptions que l’on peut s’en faire — soit : par la transmission, et les métamorphoses, de la « dynamique » présidant à leur venue, même…

Pourquoi donc, s’agissant de Rimbaud sur une « Phrase » de qui s’ouvre (sous les meilleurs auspices…) sa réflexion[vi], glisse-t-il sans s’arrêter un seul instant sur le « trop [pourquoi trop ?] fameux “Je est un autre” » ? Les métaphores successives du « bois qui se trouve violon » et du « cuivre [qui] s’éveille clairon » ne suggèrent-elles pas assez, justement, une dynamique de métamorphoses trans-subjectives, que vient préciser celle du « coup d’archet : la Symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène. » Magnifique « vision » de la venue du poème… de cette montée lyrique à la faveur et ferveur de laquelle le « non-sens absolu » de l’injustifiable lallation — qui semble bien relever de l’énigmatique « donation du poème au poète[vii] » — fait « petit à petit » advenir le sens… « la chose à comprendre » (comme dit Julien Blaine) : « Un Hydrolat lacrymal lave », ou : « Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse ! » — « phrase » plus convaincante de ce point de vue que : « J’ai tendu des cordes […], et je danse. »

Pourquoi, à propos d’Apollinaire aux « Fenêtres » duquel il consacre de minutieuses pages, ne dit-il rien de ce « lyrisme ambiant » qui ne relève, certes, d’aucun « sujet lyrique » identifiable — fût-il, plus que relativement, « mince »… —, que s’attachait à « capter » le poète de « Lundi rue Christine », mais aussi celui de « Lettre-Océan » avec ses « chaussures neuves » qui font « cré cré » ? Aurait-il tort, n’aurait-il aucune bonne raison de le baptiser lyrisme ? Semblablement, ses « idéogrammes lyriques », n’aurait-il aucune bonne raison (même s’il y renonça) de les qualifier de lyriques ? Faut-il ironiser, avec André Breton[viii], sur la naïve prétention de celui qui croyait, par des « artifices typographiques poussés très loin avec une grande audace », pouvoir « faire naître un lyrisme visuel qui était presque inconnu avant notre époque[ix] » ?

Comme l’on peut dire avec Pascal : « La vraie éloquence se moque de l’éloquence », il se pourrait que la vraie poésie (!) se moquât de la poésie… et le vrai lyrisme, du lyrisme. Ou, plus pertinemment : que le comble de la poésie (sa fonction, à tout le moins, historique) fût de se faire, résolument, anti-« poétique » — voyez, diversement, Rimbaud, Ponge, Denis Roche… —, et celui du lyrisme, semblablement, de se faire anti-« lyrique ». Et ici, je pense, non seulement à Apollinaire, mais bien sûr, à Bernard Heidsieck : geste — ô combien —historique, consistant, par des artifices phonotechniques poussés très loin avec une grande audace, à « sortir » du medium typo-paginal en faisant naître un lyrisme sonore (dépourvu, certes, de tout « lyrisme » convenu) qui était presque inconnu avant notre époque ; geste voco-scénique — appelant, dans le titre d’un de ses grands cycles poétiques, la figure du Derviche —, d’un lyrisme enveloppamment humain : qu’il jaillisse de l’évocation émerveillée et reconnaissante des « quelques rares cellules » de cette « fichue scissure de Rolando » qui « assurent l’automatisme et le tricotage de [s]es jambes », ou de celle, litanique et empathique, de l’infinité des peuples qu’« il y a autour de Vaduz » et de la chaotique musicalité de leurs appellations mêlées — lyrisme élémentaire, lyrisme planétaire…

 

Un détail enfin — que l’on jugera, ou pas, anodin. S’appuyant sur un rapprochement proposé par Edouard Maynial dans son Anthologie des poètes du XIXe siècle, l’auteur croit que Jean-Marc Bernard « est un contemporain » de Desbordes-Valmore, et en conclut à « l’actualité de ce motif [le don des fleurs] autour des années 1850 »… bien avant que ne naquît ledit J.-M. Bernard ! « Poète tombé dans l’oubli », certes, mais tout de même connu comme furieusement maurrassien et qui, dans le n°1 de sa revue Les Guêpes, n’hésita pas à fournir, en alexandrins, la liste de « Ceux qui ne collaboreront pas »… parmi lesquels, on se doute qu’il en est qui nous sont chers. Erreur, du reste, aisément évitable, puisque Maynial indique ses dates : 1881-1915 — « contemporain », donc, de Guillaume, pas de Marceline…

 

 



[i] Dominique Rabaté, Gestes lyriques, Corti, 2013.

[ii] Rabaté précise en note que « Michaux précise en note que par “verbal”, il entend : “avant l’époque de l’invasion des images” » : réflexion à caractère médiologique, peut-être — mais opposant, surtout, au discontinu du langage, fondé sur la « double articulation » perçue comme un conditionnement (ce qu’elle est, certes…), le continuum dynamique du « geste » (en l’occurrence, du « geste graphique », mais il en va de même du « geste phonique »), qui en deçà de toute articulation et donc (censément) de toute contrainte, met l’accent sur « l’événement » en quoi consiste l’« apparition » des tracés, soit : leur venue plus que leur tenue…

[iii] « Le lyrisme c’est ce qui nous chante », Bizarre n°32-33, 1964. Repris dans Archi-Made, École nationale supérieure des Beaux-arts de Paris, 2005.

[iv] La Fuite hors du temps. Journal 1913-1921, 14 avril 1916.

[v] Suivant la formule de Gilles Deleuze & Félix Guattari à propos de Gherasim Luca (Mille plateaux, Minuit,1980).

[vi] Mais qu’il cite de manière fautive : « la célèbre formule rimbaldienne » n’est pas « la rude réalité », mais « la réalité rugueuse à étreindre »… 

[vii] Dont parle Rabaté à propos des « vers donnés » de Valéry et de l’« incessant murmure » des Surréalistes.

[viii] Dans les « Entretiens radiophoniques » avec André Parinaud, 1952 (Entretiens, Gallimard, 1969).

[ix] Apollinaire, « L’Esprit nouveau et les Poètes », 1917.