Disputatio par Éric Houser

Les Incitations

06 oct.
2009

Disputatio par Éric Houser

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Au XIIIème siècle, les théologiens prêchaient, lisaient et disputaient ( praedicatio, lectio, disputatio ). J'emprunte la troisième robe pour répondre à Nathalie Quintane (en abrégé NQ), ou plutôt à la réponse de NQ à Samuel Lequette (en abrégé SL), lequel semble avoir répondu premièrement au sien désir d'écrire quelque chose sur un thème, puis de le proposer à Sitaudis, qui le publia.

Je ne veux pas rentrer dans le fond du problème évoqué par nos deux auteurs, qui est un problème un peu technique qui intéresse surtout les écrivains et en général les personnes qui se posent des questions sur les genres littéraires, la critique, le style, toutes notions qui charrient une littérature abondante, avec des épisodes, des clairs-obscurs, des prises de paroles passionnées et des prises de têtes. Je ne suis pas compétent pour entrer dans ce concert de klaxons, car je n'ai pas fait d'études pour cela (j'ai fait des études de droit, c'est moins riche intellectuellement mais plus tranquille).

Je veux seulement choisir un passage de la lettre de NQ, le passage qui porte sur « Jean-Michel Espitallier », je mets des guillemets car je crois comprendre qu'à travers Jean-Michel Espitallier il s'agit aussi d'autre chose que de Jean-Michel Espitallier (en abrégé JME).

Un petit excursus sur les noms propres : les trois noms convoqués sont dans l'ordre alphabétique Espitallier, Lequette et Quintane. Je trouve que ce sont de très beaux noms, que ce sont tous les trois des noms intéressants. On peut aimer des noms propres, à mon avis, même ou peut-être surtout si l'usage d'un nom propre ne ressemble pas tout à fait à l'usage d'un nom commun.

En fait j'ai d'abord lu la lettre de NQ, et dans un second temps seulement celle de SL. Que dit NQ : « Je ne passerai pas l'éponge, cette fois-ci, sur l'attaque visant Espitallier : la posture d'humilité est une convention, en littérature, un topos, une tradition (cf. les préfaces, parodiques ou non, des Romantiques, grands et petits) ; il en joue dans la phrase citée - on devrait pouvoir repérer ce type de jeu, en particulier quand on prétend connaître l'histoire de la littérature. » Et à la fin (in cauda venenum) : « En vérité, à bien lire ce texte, c'est moins la post-modernité qui est visée que la modernité elle-même ; pas seulement celle de Duchamp (le "ready made"), cible devenue ordinaire, mais celle de Baudelaire (La modernité c'est le transitoire, le fugitif, le contingent) - et celle des avant-gardes, historiques ou non. C'est une excitation anti-moderne qu'on lit - euphémisme pour : réactionnaire. »

Averti de la sorte, je me suis précipité sur le texte de SL. Que dit-il : « Le refus de penser l'espace des normes, en tant qu'horizon de production et de réception, et le préjugé tenace selon lequel le contemporain ne peut être saisi d'après des catégories génériques classiques et suivant des lignées, sont sans doute deux des obstacles majeurs à la connaissance de la poésie contemporaine en France. » Et un peu plus bas : « Notons que cette position est souvent assortie d'une posture d'humilité qui s'exprime notamment à travers l'abandon de toute ambition d'édification. Ainsi Jean-Michel Espitallier, à l'occasion d'un cycle de conférences organisées par le cipM, multipliant les précautions oratoires et en appelant à la bienveillance du lecteur : Je livre ici quelques imparfaites et bien incomplètes réflexions sur la poésie et alentour. On me pardonnera leur absence de structure, d'ordre, de logique interne, et aussi, sans doute, l'inaboutissement de certaines pistes tracées. Considérons plutôt qu'il s'agit là d'un travail en cours, moment saisi dans l'atelier, chutes, copeaux, récupération de vieux jouets, machines à rien faire, stock d'outils, pièces détachées. » Et encore : « L'une des maladies de la culture littéraire contemporaine consiste sans doute dans la tendance post-trauma-structuraliste à éviter soigneusement tout décorticage et tout métalangage stabilisé qui viendrait épingler - crucifier ! - le papillonnant bombyx du Sens. Si bien qu'au lieu de s'attacher à la description et à la caractérisation de chacun des domaines particuliers qui composent les arts du texte, l'on préfère, fuyant le spectre des grands systèmes, se réfugier dans le journalisme et le métaphorisme généralisé des philosophies molles qui prétendent parler des œuvres sans pour autant partir de l'observation rationnelle des textes, jugée trop contemplative ou bien contraire aux poétiques contemporaines de l'effet. De sorte que l'on considère fréquemment les œuvres en termes de mondes et non en termes d'œuvres. »

Peut-être peut-on reprocher à SL d'avoir un style universitaire (mais au fond, pourquoi le lui reprocher ?), peut-être peut-on trouver son vocabulaire un peu trop technique (mais pour qui ? certainement pas pour le lectorat de Sitaudis !) : j'avoue avoir été vivement intéressé par sa proposition. Tout simplement parce qu'en France, « quant à la connaissance de la poésie contemporaine en France » (c'est bien de cela quëil sëagit, non ?), je ne pense pas trop m'avancer en disant que c'est plutôt le néant ! Il n'y a qu'à voir, par exemple et récemment, le numéro de la revue Critique intitulé « Les Intensifs - Poètes du XXIe siècle », dont le mot d'ouverture évoque plus une espèce de théologie négative floue que la rigueur intellectuelle minimale que l'on est en droit d'attendre, s'agissant d'une présentation de « poètes du XXIe siècle » (qui sont d'ailleurs tous, à l'exception d'Isabelle Garron et d'Anne Parian, de purs « poètes du XXe siècle » - soit dit en passant, quelle terminologie idiote). Enfin, je ne sais pas trop, je ne lis pas tout bien sûr, mais j'ai l'impression qu'il n'y a rien d'intéressant, et que l'Université s'étant depuis longtemps détournée de la production contemporaine, il n'y a vraiment aucun regard extérieur sur ce qui se fait. Les poètes eux-mêmes, ayant le champ libre, s'improvisent théoriciens d'eux-mêmes et de leurs amis, comme ils s'improvisent performers ou vidéastes (avec des résultats souvent pathétiques). Je me rends compte que plus j'avance dans cette réponse, plus mon taux d'adrénaline monte ! En fait, je suis vraiment en colère contre NQ, inutile de le cacher, je ne parle pas de sa personne bien sûr, mais de ce que sa réponse méchante représente. Et cela me déçoit aussi, parce que en plus d'être une réponse méchante, c'est une méchante réponse. Quand elle évoque la modernité selon Baudelaire, par exemple, elle ne prend que la moitié de la citation bien connue de 1863, « la modernité, c'est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l'art, dont l'autre moitié est l'éternel et l'immuable ». Par charité chrétienne, je m'abstiendrai de tout commentaire.

Je m'interroge sur ce qui pousse NQ à cette fois-ci, ne pas passer l'éponge, à brandir des grands mots (« quand on prétend connaître », « réactionnaire »). Comme s'il y avait une possession à garder, à garder jalousement.
Désolé, mais je préfère les possédés aux possédants.