Esthétique, manifeste et bandes dessinées : Scott Mac Cloud and co par Bruno Lemoine

Les Incitations

20 nov.
2006

Esthétique, manifeste et bandes dessinées : Scott Mac Cloud and co par Bruno Lemoine

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Un tableau de Roy Lichtenstein dont je me souviens : la jambe d'une femme en talon aiguille appuyant sur la pédale d'une poubelle, une pub tirée d'un annuaire téléphonique américain, et toutes les gloses écrites à son sujet, glanées çà et là. Un ami, ancien étudiant en histoire de l'art, un cicérone qui devait connaître toutes les histoires sur Roy et bien d'autres. Un jour que nous étions ensemble dans un musée, je lui ai demandé : « Et les caméras, les systèmes de vidéosurveillance des musées, tu les connais ? », « Oui, me répond-il, je les connais. » « Alors, pourquoi tu ne te sers pas de tes études pour en voler un ou deux ? Si le Ministère de la culture te refuse la place qui te revient, vole le Ministère de la Culture.» Il s'est mis à rire. « Mais alors, si tu ne veux pas prendre ce qui t'est dû, dessine au moins des plans des musées et vends-les comme s'il s'agissait d'œuvre d'art ! Kahnweiler, dans ta situation, n'aurait pas agi autrement. » Et je l'ai laissé.

Ce que je viens d'écrire ici n'est pas une anecdote ou un billet d'humeur, mais de l'esthétique. Certains diront peut-être : « Non, ça n'est pas de l'Esthétique, ça n'est pas sérieux. Adorno, par exemple, ou Kahnweiler, que vous citez, c'est de l'Esthétique. » Je m'en moque. Certains d'entre nous sont encore dans le même état d'esprit que mon ami du paragraphe précédent, ils ont le même problème que les lettrés chinois sous l'empire : il faut qu'ils mangent des caractères pour passer des concours et obtenir une place, même quand c'est la crise, même quand cela ne vaut plus la peine d'être un lettré, que les numerus clausus au concours et les entrées au portillon sont impossibles à tenir, ils persistent, ils continuent à manger leur quottas de livres et de caractères, et crèvent d'indigestion. Ce ne sont pas des lettrés ou des saints, ce ne sont pas non plus des goliards, comme Villon, ce sont des taupins.

Certains artistes américains n'ont cependant pas le même problème que nous avec l'esthétique, ils ne considèrent pas que la culture soit une affaire de caste, de dogme ou d'école. Ils crèvent peut-être, mais sans religion. Ils pensent probablement que la théorie est importante et que l'enseignement est essentiel, mais ils ont compris que l'on apprend davantage en s'amusant, surtout quand tout fout le camp. Certains écolâtres du Moyen Age proféraient d'une façon analogue, ils avaient la même idée de l'Esthétique que mes artistes américains : des images salaces dans des Palais de Mémoire, une empreinte originale dans l'esprit des hommes, avant que Saint Thomas d'Aquin ne transforme la Sorbonne en un asile. Les Américains John Cage, par exemple, dans Silence, Raymond Federman dans Surfiction ou Scott Mac Cloud dans L'art invisible. On n'a pas besoin d'être initié pour lire leur enseignement, nulle nécessité d'appartenir à un clan. John Cage est un musicien qui a écrit sur la musique, Raymond Federman est un écrivain qui a parlé sur la littérature et Scott Mac Cloud est un dessinateur qui a théorisé la BD.
- Passons à Scott Mac Cloud.

Le dessin de Scott Mac Cloud est simple, ses personnages représentent un lien entre la figure iconique et l'esquisse. Mac Cloud lui-même est figuré dans L'art invisible comme représentant ce lien et l'enseignant. Le dessinateur croit, à l'instar de Mac Luhan, que le medium est le message et que la BD, comme la musique ou la littérature, engendre de nouvelles perceptions, une de ses propositions les plus intéressantes étant que la BD est, historiquement, le point de jonction entre la peinture et la littérature. Mac Cloud a, en outre, un site Internet qui est un chef d'œuvre de Net Art, la barre de défilement remplaçant la planche du dessinateur et des bulles comme des volutes. Enfin, Making comics, son dernier livre, transforme la bande dessinée en un atelier d'écriture.

Où le manifeste, où le poème didactique, où l'esthétique ? peut-on se demander. Où, sinon là où on ne l'attend pas.


http://www.scottmccloud.com/



L'art invisible, Scott Mac Cloud, Vertige Graphic, 1999.

Surfiction, Raymond Federman, Le mot et le reste, « Formes », Marseille, 2006.

Silence, John Cage, Denoël, ìX-trême", 2004.