Filiation par Maryline Desbiolles

Les Incitations

06 mai
2002

Filiation par Maryline Desbiolles

Dans notre région les résultats des élections présidentielles sont accablants. Ils sont accablants dans la vallée du Paillon. Cette vallée où j'ai choisi de vivre, un peu en retrait de lieux plus cossus, plus convenus de la Côte d'Azur. Cette vallée où s'inventent mes romans et les personnages de mes romans dont l'une des caractéristiques est d'appartenir à ce milieu populaire, comme on dit, qui a pris, énormément, le parti de la haine.
Je viens moi-même de ce milieu populaire. Il n'y a pas lieu de s'en vanter ni de s'en servir de caution morale. Je n'en parle d'habitude jamais. Mais aujourd'hui, peut-être à cause de cette filiation, je suis encore plus triste devant l'image que les petites gens, comme on dit aussi, donnent d'eux-mêmes en votant, énormément, pour l'obscurité.
J'ai trop le souvenir de la cuisine minuscule de mes grands-parents comme un radeau au milieu de la ville noircie par les aciéries, une cuisine que défendait ma grand-mère à coups de balai et d'eau de Javel, la précieuse eau de Javel. J'ai trop le souvenir que la dignité consistait à faire comme si on ne manquait de rien, à en rajouter, à partager des platées monumentales, magnifiques. J'ai trop le souvenir que la dignité consistait à toujours laisser un couvert, une place pour l'étranger, à la table rouge contre le mur de la cuisine minuscule. Il arrivait que la place fût comblée par quelqu'un de, passage mais le plus souvent elle restait vide. Et ce vide qui nous obligeait à nous serrer davantage encore était une offrande quotidienne, minuscule comme la cuisine, mais qui sans doute nous faisait respirer plus grand. Je pouvais rêver quant à moi, petite fille, à tous les étrangers qui pouvaient s'asseoir inopinément près de nous, au bel étranger, à celui qui raconte des histoires, au silencieux, mystérieux étranger. Et surtout en même temps que j'avalais le risotto de ma grand-mère, je comprenais intimement que l'étranger est au cœur de chacun de nous et combien ce savoir est nourrissant.
Je suis triste, pas enragée, pas même en colère, affreusement triste devant le spectacle de ceux qui se coupent eux-mêmes les ailes et s'enfoncent volontairement dans l'ignorance de leur condition d'homme.