Goussainville par Stéphanie Eligert

Les Incitations

14 févr.
2017

Goussainville par Stéphanie Eligert

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Pour Théo
Pour tous les habitants des quartiers populaires
de Seine Saint-Denis
et du Val d’Oise

Avant-hier soir, on apprenait que suite au viol de Théo par la police – jeune homme de 22 ans qui habite le quartier de la Rose des vents, à Aulnay sous bois –des « violences urbaines », selon cette expression en vigueur dans presque tous les médias, ont à nouveau éclaté, cette fois à Epinay, Sarcelles - et Goussainville.

 

Goussainville, « Nom de pays : le nom »1

Il y a peut-être six ans, mes employeurs m’avaient envoyée à Goussainville dans une filiale du Groupe ***, où ne travaillaient que des femmes manutentionnaires (et quelques cadres). C’était la première fois que j’allais à Goussainville, et encore aujourd’hui - alors que j’y suis retournée à maintes reprises, et ai traversé beaucoup d’autres lieux d’Ile-de-France d’une dureté relativement comparable -, il me suffit d’entendre ou de lire le nom « Goussainville » pour que dans une sorte de mouvement fulgurant et confus, déchirant, se soulève et s’effondre en moi, avec la vitesse d’un flash traumatique, l’image dévastée d’une ville

 

Goussainville, « Nom de pays : le pays »2

Mais « dévastée », est-ce le mot exact ? Lorsque je suis arrivée ce matin glacial de janvier à la gare RER (qui, comme de nombreuses gares de la banlieue nord, est une sorte de bloc planté, jeté là au bord des voies, et fermé – il fallait faire le tour de ce bloc de béton et trouver son chemin entre un petit paquet de barres de fer qui, de loin, par effet d’optique, faisait voir une fermeture là où en fait, il fallait sinuer pour trouver une ouverture), ce matin là, dès que je me suis retrouvée sur le petit parvis de la gare au goudron gondolé, défoncé, la première sensation que j’ai eue – et qui m’a frappée au visage avec une violence égale au vent de nord-est, qui arrivait alors par rafales ininterrompues et implacables -, c’est que Goussainville n’était justement pas dévastée parce qu’elle n’avait, en réalité, jamais été « vaste ». Son urbanisme, dès l’origine, a été la dévastation même.

L’usine dans laquelle j’allais se situait dans une ZAC, à l’est de la gare. Je m’orientais donc vers la droite. Le vent de nord-est – auquel la petitesse des maisons bordant fragilement l’autre trottoir ne permettait pas de faire obstacle – continuait à déferler et était renforcé, décuplé par la linéarité triste de cette rue dont la couche de bitume (plus ancienne que celle de la gare, je crois) était elle aussi trouée, défoncée et parsemée de tas de graviers qui, par moments, pouvait nous déséquilibrer. Nous étions tous obligés de marcher en baissant la tête perpendiculairement à notre corps, pour faire front contre le vent.

Je marchais le regard rivé de force au sol, pour éviter les gifles de la bise, les trouées du trottoir, mais aussi – dès que je fus parvenue vers le bout de la rue – les fourrés de végétation débordant des grillages longeant la voie RER et qui n’étaient manifestement jamais taillés. Au début, cette végétation, je la poussais des mains pour ne pas l’abimer davantage, mais à son contact, me frappa le fait qu’elle semblait inconsistante ; les tiges, les feuilles avaient quelque chose d’artificiel, de non vivant ; elles avaient beau être de structure arbustive, elles n’avaient pas plus de poids que de minuscules mauvaises herbes auxquelles l’enveloppement permanent par la pollution semblait avoir donné une espèce d’aération plastique ; ces fourrés n’étaient que des obstacles à la circulation des piétons, identiques à des sortes de péages gratuits, en ruine et dont le nombre ne cessait de croître.

Je me suis retournée ; plusieurs femmes étaient derrière moi (et plus tard, je découvris qu’une partie d’entre elles travaillaient dans l’usine où je me rendais). Mon plan m’indiquait d’emprunter un virage sur la droite - ce que je fis, mais soudain je pris peur. Les fourrés de végétaux étaient de plus en plus nombreux. On devait leur donner des coups de pied pour pouvoir nous coller, sur la droite du trottoir, contre les murets de pierre à moitié éboulés qui avaient pris la place des grillages, et pour nous protéger, sur la gauche, de la multitude stridente de voitures déferlant à toute vitesse sur cet axe immense – multitude à laquelle la petite rue qu’on venait de quitter ne nous préparait en rien. Sans transition, nous nous étions donc retrouvées au bord d’une autoroute. Les camions étaient innombrables et en même temps que nous nous protégions du vent glacé, donnions des coups de pied à ces fourrés inquiétants, il y avait – nous effleurant avec une proximité menaçante, dangereuse – ces sortes de murs de vent bétonnés qu’étaient les camions, et qui créaient des appels d’air si brutaux qu’ils nous projetaient presque contre les murets de pierre.

Nous continuions à avancer comme nous le pouvions, et sur le trottoir, s’ajoutaient maintenant, aux trous du goudron, des déchets dont il aurait été impossible de dire s’il s’agissait de débris jetés par des habitants exténués par cette ville (puisque – cela aussi, je l’appris plus tard -, nous étions bien dans la partie est du centre de Goussainville) ou d’éclats brutalement échappés des camions et voitures qui perçaient l’horizon avec une horizontalité terrifiante. Il y eut ensuite plusieurs passages à niveaux en dessous desquels le vent glacé prenait passagèrement une texture humide, presque liquide qui nous poissait, nous pelliculait de glace – et enfin, sur la droite, l’entrée dans la « Zone d’Activité Commerciale ».

Et là, en quelques mètres, il n’y eut presque plus de bruit et à la place, un silence inquiétant, palpitant d’une vie présente, mais retirée quelque part. Chaque grand bloc carré - composant cette « zone » - appartenait à des entreprises dont l’enseigne négligée (et la plupart du temps réduite à l’impression d’un simple logo sur la grille d’entrée) révélait qu’il ne s’agissait « que » de filiales ou sous-traitants de « grands » groupes « implantés » à la va-vite par des sièges qui, eux, logeaient sans doute dans le cristal hostile de tours récemment achetées dans les Hauts de Seine. Le sol des trottoirs, des routes quadrillant cet espace semblait avoir été réalisé il y a peu et pourtant, il se dégageait de tout cela une atmosphère d’abandon, de délaissés de voirie ; une grande partie des poussières, des déchets de l’autoroute atterrissait ici, voilant telle surface de gazon jauni et clairsemé, ou se nichant, formant des tas vaguement grisâtres au pied de murets dont un ripolinage récent accroissait l’effet de ruine lente et assoupie de l’ensemble.

Je continuais à marcher, recherchant toujours l’usine où je devais aller, mais de plus en plus affaiblie par les sensations ravageuses que comme tant d’autres habitants et travailleurs de Goussainville, je venais d’être obligée d’éprouver, j’étais désorientée. Où que mes regards se portaient, je ne captais que des volumes architecturaux vides, schématiques et illusoires. La surimpression entre le silence étale, angoissant de cette ZAC et la violence de l’autoroute que je venais de quitter, tout cela était étourdissant, exténuant.

Mais mon regard accrocha, au loin, un petit cube transparent, posé sur le flanc droit d’un parking et au travers duquel il me semblait distinguer un petit groupe de silhouettes. Derrière, il y avait un monumental bâtiment carré, beige, perçé de quatre vastes portails métalliques, manifestement destinés aux livraisons de marchandises par des camions. Un bref regard sur l’enseigne, à l’entrée du parking, m’indiqua qu’il s’agissait de l’usine ***. J’étais attirée par ce petit cube transparent et avant d’aller me présenter à l’accueil de l’entreprise, comme j’en avais l’obligation, par simple besoin de parler, d’entendre des voix, je frappais à la porte du petit cube pour demander si là était bien l’usine ***. Une femme ouvrit la porte et un immense nuage de fumée de cigarettes s’en échappa (j’appris ensuite que ce cube, elles l’avaient obtenu par une lutte acharnée, pour ne pas avoir à fumer, durant leurs pauses, dans la neige, la pluie et le froid). Je me présentais et expliquais que je venais rédiger le procès-verbal de la négociation qui s’ouvrait, dans trente minutes, avec la Direction de l’usine. Elle me répondit par un immense sourire, en dessous d’un regard brillant de malice et de générosité : « Ah bah, ma petite dame, tu ne vas pas être déçue ! Aujourd’hui, on a décidé, on fait la révolution ! On n’en peut plus de tout ce bordel ! ». Et derrière elle, une explosion de rires, à n’en plus finir.


1 Marcel Proust, À la recherche du temps perdu.

2 Ibidem.