J'aime mon corps dit Federman par Nicole Caligaris

Les Incitations

25 avril
2009

J'aime mon corps dit Federman par Nicole Caligaris

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Le hasard fait que je visite l'exposition William Blake le lendemain de la rencontre organisée par Catherine Flohic au Reid Hall à Paris, autour du livre d'entretiens avec Raymond Federman :
Raymond Federman hors limites, entretien avec Marie Delvigne, éditions Argol.

De cette rencontre, je retiens deux choses.
Federman dit : "J'aime mon corps, je m'en suis occupé, j'ai fait du sport, j'aime mon corps."
Toute la vigueur Federman, toute sa liberté intempestive là-dedans : poète, oui, mais votre stéréotype de nul en sport va devoir passer au mixer. Mettez-vous un peu dans le crâne que le poète peut considérer lui aussi son corps comme l'instrument de sa littérature : son battement cardiaque, s'il est rapide ou lent, son amplitude respiratoire, le son de sa respiration, si elle siffle à l'expiration, si elle traîne à l'inspiration, sa voix là où elle est posée, là où elle fuit, sa cage thoracique, les os, donc la forme de sa face, tout ce qui fait son parler, son articulation, son existence sonore et ce qui est éprouvé, de contact, de température, de gravité, d'espace, le poète peut considérer la page de son texte comme le milieu dans et sur lequel son corps exerce cette action particulière qu'est coucher, sur une surface, physique ou virtuelle, une parole.
Valère Novarina prétend que le texte est une page à nager, l'idiotie de cette formule parle exactement du rythme, des efforts, de la fatigue, du trajet sans station qu'est l'écriture.
Chef d'œuvre de Beckett, Comment c'est ne raconte que ça, non pas du tout, ne raconte pas que ça, ne cesse de raconter ça, au milieu de ce qu'il raconte.

Deuxième chose, je rapporte les propos de Federman qui rapporte les propos de Beckett à l'étudiant qu'il a été : "Laissez le sens, dit Beckett, dit Federman, oubliez ce que ça raconte, occupez-vous de la forme."
Occupez-vous de la forme, du corps du texte, comme l'auteur s'en occupe, l'éprouve, le fait éprouver son milieu, le fait sonner, le tente, le tend vers ses limites, le travaille pour les franchir, lui fait donner ses possibilités, l'aime.
J'entends "j'aime mon corps" et "occupez-vous de la forme" comme une seule et même proposition.
"L'inconvénient, dit Federman, c'est que le langage raconte toujours quelque chose." Si le texte ne peut pas se soulager du sens, il faut penser en flux. Pas plus que le milieu liquide éprouvé par Novarina, le sens ne se pose, fixe.

William Blake a commencé ses premiers essais dans les années 1820. Tous les cadrages au zoom des graphistes de comics étaient déjà dans ses gravures ou dans ses aquarelles, et le texte-image dans son procédé de "gravure en relief". Le cinéma n'avait même pas vu la lumière que ses corps n'étaient déjà que mouvement, chorégraphies, méditation sur la dynamique et la fixité, forces de la création. Seule, une lecture thématique qui veut faire passer l'œuvre dans la boîte à idées, qui est toujours la bonbonnière du bon goût, a pu le faire passer pour fou.
Il paraît que ça se pratique toujours, dans les amphis et dans les anthologies de littérature contemporaine, les catégories thématiques.