L'INTEGRATION EST AUSSI UN EFFORT par Joseph Mouton

Les Incitations

13 déc.
2009

L'INTEGRATION EST AUSSI UN EFFORT par Joseph Mouton

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Pourquoi relancer aujourd'hui un débat sur l'identité nationale ? Parce qu'à l'évidence, les Français ont perdu leurs repères en la matière. Faute de pouvoir définir en quoi consiste « l'être français », la majeure partie des citoyens n'éprouvent plus guère leur sentiment d'appartenance à une communauté nationale que devant leur téléviseur ou dans un stade lorsque les « Bleus » jouent un match de football. Cette constatation doit être malheureusement nuancée elle-même si l'on se souvient de quelques Marseillaises sifflées dans des circonstances footballistiques, justement. Jean-François Copé a donc tout à fait raison de proposer l'identité nationale comme thème de réflexion à venir pour son parti et …ric Besson répond parfaitement à la vocation du ministère qu'il dirige en ouvrant un débat national sur cette question. Toutefois, un tel débat risque de se perdre assez vite dans les abstractions qu'il ne manquera pas de susciter : principes franco-universels, esprit des lois, déclarations solennelles contre le communautarisme, etc. On ne voit pas que, de la droite dure à la gauche molle, personne ait le courage de se confronter à l'exigence d'une définition plus concrète de la France et de « l'être français » qui s'ensuit. La gauche « de gauche » devrait logiquement refuser le débat, et l'extrême gauche le dénoncer comme prétexte à renforcer la politique anti-immigrés du gouvernement en place. Pour se donner les conditions d'un débat fructueux (qui reste en effet nécessaire), il faudrait donc abandonner les approches formelles de « l'être français » pour s'attacher à son contenu, et partant d'une tradition nationale, se projeter vers sa continuation dans le présent et l'avenir, tous deux marqués par la mondialisation, comme on sait. Ernest Renan a dit « Une nation est une âme ». Dans le contexte de laïcité négative où cette déclaration faisait sens, comprenons que l'âme nationale ne saurait vivre sans un corps.

Voici donc quelques éléments charnels qui ont fait et continuent de faire la France : ce sont des goûts, des passions, des pratiques que les hommes politiques actuels n'osent plus nommer, par une sorte de puritanisme tout à fait opposé à l'esprit de Renan lui-même. D'abord, la France est un certain rapport à la terre, au terroir, que la dégustation du vin résume peut-être de la façon la plus saisissante : boire une bouteille, c'est absorber un peu du territoire où le vin a été élevé. Par suite, la France, ce sont des pays et des paysages divers et magnifiques, que l'on goûte aussi bien en marchant comme le faisaient les pèlerins de Saint Jacques de Compostelle, le promeneur solitaire que fut Rousseau ou Péguy se rendant à pied jusqu'à la cathédrale de Chartre. La France, c'est aussi une passion de la littérature, non seulement nourrie de l'exaltation du pays, mais encore d'un sens de l'universel qui la dépasse et que les figures de Voltaire ou de Victor Hugo incarnent encore pour l'…ducation Nationale, tenue d'enseigner ces auteurs aux jeunes citoyens. La France, c'est donc les Lumières, c'est-à-dire un certain rationalisme critique sur lequel se sont établies la République et sa laïcité et sans lequel la philosophie et les sciences ne seraient plus honorées au pays de Descartes. Enfin, la France semble rouler depuis le fond des âges sur une passion de l'égalité que ni le féodalisme ni la monarchie absolue ni le libéralisme économique n'ont réussi à étouffer jusqu'aujourd'hui.

Arrêtons là cet inventaire ; on pourrait le poursuivre en relisant Bernanos. On aurait d'ailleurs tort de croire que l'appréhension du génie français soit nécessairement de droite ; - Guy Debord, qui fonda l'Internationale Situationiste, ne dédaigna pas, par exemple, de distinguer finement les caractères nationaux des diverses polices européennes auxquelles il avait eu à faire (in Panégyrique) ; et qui contestera que la police italienne n'ait prouvé son italianité quand elle maltraita certains manifestants altermondialistes du sommet de Gênes ? Pourtant, si le débat sur l'identité française lancé par …ric Besson et soutenu par Jean-François Copé doit prendre le tour charnel ou incarné qui seul lui donnera du sens, il aboutira à un paradoxe étonnant pour le véritable inspirateur de Copé ou Besson : le Président de la République lui-même. En effet, cet homme ne boit pas d'alcool (ni vin ni armagnac, donc) ; dès le début de son mandat, il a donné un signe fort à la France en prenant ses vacances à Wolfeboro, sur les rives du lac Winnipesaukee, aux …tats Unis (soit loin des paysages français, dont la pratique du jogging ni celle des marchepieds d'hélicoptère ne sauraient lui faire sentir le charme) ; il ne connaît pas la littérature et semble même détester Madame de Lafayette par principe ; en accolant l'adjectif « positive » au mot « laïcité », il a laissé entendre clairement qu'il préférait que cette fille des Lumières se transforme en son ombre ; et son goût du luxe tapageur, sa philosophie du profit constamment rappelée font de lui un chantre authentique de l'inégalité. Nicolas Sarkozy est donc un cas d'intégration ratée. Il n'a pas su accomplir les efforts que la France charnelle exige de ses enfants, et plus encore de ses enfants adoptifs. En espérant que la génération suivante des Sarkozy réussira enfin à s'intégrer au pays paternel, il faut bien constater qu'un débat sur l'identité nationale aujourd'hui risque de se retourner lamentablement contre son instigateur en chef, pour peu que l'on quitte les généralités creuses et les symboles officiels. Danger !


J.M., pour l'ultra-gauche.