Le règne d'Apollon par Philippe De Georges

Les Incitations

13 sept.
2015

Le règne d'Apollon par Philippe De Georges

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1




Ce que représentent les Nymphes1 est commenté élégamment par Roberto Calasso, dans La folie qui vient des Nymphes. Ce qu’il nous dit éclaire la signification bipolaire qu’Aby Warburg confère à ses inspiratrices.

Dès qu’il décide de séjourner sur terre, Apollon y établit son propre culte. Il se cherche un lieu propice, où ériger un temple à sa gloire et ses pas le conduisent vers Delphes. Un premier site lui convient, mais la Nymphe qui l’habite, Telphouse, le trompe pour préserver la virginité de la source où elle demeure.?Il trouve enfin où s’établir, et doit tuer Typhon, la dragonne, qui règne sur l’endroit.
Dans chacun de ses deux lieux, règnent, avant qu’il ne s’établisse, deux personnages mythiques féminins, associés à des sources et à la puissance mystérieuse de ce qu’on appelle un « œil »2. C’est là, précisément, qu’il pourra délivrer ses oracles et distiller ses messages qui visent à ordonner la vie des hommes et de la cité.
Nous avons là, dans cette version mythique des origines de Delphes, l’indication que ce sur quoi s’établit la puissance du Dieu nouveau était d’abord une puissance féminine, aquatique et obscure. Dans notre imaginaire moderne, soutenu par l’iconographie baroque et rococo qui les figure comme de délicieuses jeunes filles pacifiques, les Nymphes sont plutôt représentatives d’une grâce virginale, calme, pure et indomptée. A la rigueur, cette virginité est précisément ce qui attire et excite d’autres personnages foisonnant dans les trumeaux du XVIII° : faunes, satyres et chèvre-pieds. Mais l’ensemble est assez décoratif pour que n’en reste au mieux qu’une impression de libido débridée, même si quelque chose du viol hante en même temps le paysage.

C’est là négliger et tenir pour rien leur parenté avec les Erinyes : elles procèdent du même sang, celui (une autre source !) qui jaillit du ventre d’Ouranos, le père primitif, castré par son fils, le dieu Cronos. Nées de ce sang, elles sont euphémisées en figures tutélaires de la fécondité (comme les Erinyes le sont par l’empire d’Athéna, dans l’Orestie). Elles sont dites alors biodoroi, donneuses de vie. Mais sous cette forme atténuée et d’apparence pacifiée, elles gardent la même force mystérieuse et inquiétante.
Nous pouvons ainsi résumer la thèse qui se déduit de ce récit de l’établissement du règne d’Apollon : ce règne se construit sur la puissance de semi-divinités antérieures, féminines, muettes, mystérieuses et scellées, associées à une source de vie et à un regard inquiétant, dont on retrouve l’essence dans celui de Gorgone. C’est donc une puissance qui s’établit contre celle, archaïque, qui la précède, par captation directe d’un pouvoir occulte qu’il asservit et met à son profit.
Erinyes, Nymphes et Dragonnes sont les formes de cet Autre primordial féminin et inquiétant, qu’il ne cessera de combattre, ou, au mieux, de domestiquer.
Un des nombreux noms qu’Apollon reçoit l’identifie au Mètre, c’est à dire à la mesure, à la métrique et à la scansion. Il prend possession de la connaissance oraculaire de la Nymphe et du dragon Python, en imposant à cet écoulement infini, fluide et aux belles eaux, son mètre : Apollon scande et sépare.
Il convient ici de préciser que Python est un autre nom de Typhon, d’où viennent Pythô, ancien toponyme de Delphes, ombilic possible du monde et Pythie, nom de la prêtresse. Le monstre Pythô a été engendré par Héra, sans Zeus.
Notons que selon certaines versions légendaires, la Pythie de Delphes était en fait inspirée non par un message crypté émanant du Dieu, mais par les vapeurs sans cesse émanées du cadavre en décomposition du monstre, depuis les entrailles béantes de la terre.
?Il n’échappe à personne que les Nymphes donneront leur nom, métaphoro-métonymiquement, aux petites lèvres du sexe féminin, en raison de tout ce qu’évoquent et le trou, et la source d’eau et de vie, et la nature silencieuse et scellée. Que les Nymphes soient dites donneuses de vie est corolaire de la fonction qui leur est attribuée depuis leur domestication : la fertilité.
Mais il apparaît en même temps qu’elles ont le pouvoir, depuis l’antre où elles se terrent, de posséder les hommes qui tombent sous leur charme. C’est simple : elles les rendent fous !
La possession des humains par les Nymphes n’est pas seulement et nécessairement un désordre pathologique, selon Calasso. Pour lui, contre beaucoup d’auteurs qui assimilent ce phénomène à l’emprise démoniaque ou à la folie telle que la dépeindra le XIX° siècle, on ne peut négliger le point de vue de Socrate qui en fait état comme d’une source éventuelle de bonheur (eudémonia). Le possédé des Nymphes comme des dieux est gagné par l’ivresse et l’enthousiasme qui l’inspirent passivement. Il en subit les effets et cette possession est une voie de la connaissance, intuitive et immédiate, et donc en tout point distincte du savoir, de la logique et de la raison…apolliniennes.
Il est toutefois frappant que le discours qu’Apollon délivre aux hommes, malgré son accointance avec le Logos pur, emprunte la forme de cette connaissance occulte, en passant par la bouche inspirée de la Pythie.

Sans doute est-ce pour cette raison que Plutarque propose une autre explication aux oracles delphiques3. C’est à propos du fameux récit de la mort du Grand Pan, qui est le clou de ses dialogues, qu’il explique que les dieux ne sauraient être mortels ni connaître de passions. Pour ce prêtre d’Apollon, érudit voyageur et philosophe, exerçant son ministère à Delphes au milieu du premier siècle de notre ère, les oracles ne semblent pouvoir provenir que de démons, c’est à dire de ces personnages intermédiaires entre hommes et dieux, donc médiateurs, qui peuvent être aussi bien bénéfiques que maléfiques. Pour lui, Nymphes, Satyres, Faunes, Sylènes, Dragons et Pan lui-même ne peuvent procéder que de cette nature entre deux, possédant une part des attributs supra-humains, mais aussi bien des faiblesses humaines, dont les passions et la mortalité.
Apollon ne saurait même être descendu sur terre et avoir été criminel (en tuant le monstre Pythô). Du coup, Apollon se trouve élevé au-dessus de ces manifestations anciennes dont les contemporains de Plutarque ne peuvent que constater le déclin, au moment où partout progresse l’idée de dieux plus lointains, plus purs et transcendants, jusqu’à prendre la forme du dieu unique venu d’Orient.

C’est bien sur le fond de cette coupure historique du début de notre ère que réside la part la plus énigmatique et la plus sublime des Dialogues pythiques de Plutarque. Si le débat théologique entre ses personnages revêt de multiples intérêts, ce que chacun retient, parfois en en oubliant l’origine, c’est le récit que fait, comme en passant, alors qu’on discute de la disparition des oracles, Philippe l’Historien, répétant ce qui s’est dit dans des temps anciens. Il fait le coup de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours et raconte ce qui se serait passé en mer, sur une embarcation : « Le soir, alors qu’on était dans les parages des îles Echinades, le vent tomba et le navire dériva…/…Or soudain, une voix se fit entendre… ».
La voix qui s’élève soudain dans le silence de la nuit est, comme celle qui porte les oracles, sans corps et sans source identifiée. Aujourd’hui, on dirait qu’elle est off, comme celle qui ailleurs est dite clamans in deserto. L’effroi qu’elle suscite tient autant à son isolement, qui la rend en soi mystérieuse et inhumaine, qu’au message qu’elle délivre : Le Grand Pan est mort.
Celui auquel la voix s’adresse expressément (elle le réclame, avant de dire) redouble le mystère  par son identité : personne ne le connaît à bord. C’est un pilote égyptien, jusque là obscur, nommé Thamous. C’est à lui qu’est ordonné de répercuter le message en vue des rivages de l’Epire. Lorsqu’il le fait, son cri déchaîne un gémissement d’autant plus oppressant qu’il semble s’élever de partout et parcourt l’horizon désert et figé.
Cette voix jaillie du néant et cette rumeur diffuse, comme un répons plaintif et déchirant, c’est la grande force secrète de la méditation de Plutarque.
Mais quelle mouche l’a donc piqué, pour qu’il invente d’appeler Thamous celui auquel la voix de l’au-delà s’adresse ? Sans doute la mouche de l’équivoque et de la mise en abîme. N’est-ce pas en effet le nom du roi d’Egypte auquel, dans le Phèdre de Platon, le dieu Teuth révèle son invention de l’écriture ? Or chez Platon, si le dieu attend de son invention une formidable libération des hommes, Thamous, plus sage sans doute, craint qu’elles ne produise que des savants imaginaires. Il croit plus aux vertus de la parole, de la mémoire et de l’enseignement oral qu’à celles des petites lettres, traces mortes et « empreintes étrangères ». Logocentrisme de Socrate.
Toujours est-il que les paroles du pilote, transcrites dans ces petites lettres qui nous permettent d’en avoir plus qu’un ouï-dire, toujours est-il que ces paroles ne passeront pas : Oui  Le Grand Pan est mort !

 

1 Roberto Calasso, La Folie qui vient des Nymphes.

2 On notera que, de façon inattendue, le signifiant qui nomme la source en hébreu signfie aussi "œil". Voir André Chouraqui, La bible, Desclée de Brouwers, 1989.

3 Plutarque, Dialogues pythiques, " La Disparition des oracles ", Flammarion, 2006.