Livres Hebdo tire dans le dos des poètes, lettre ouverte. par Isabelle Baladine Howald

Les Incitations

18 déc.
2004

Livres Hebdo tire dans le dos des poètes, lettre ouverte. par Isabelle Baladine Howald

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En tant que membre de la commission poésie du CNL, je suis choquée par certains aspects de votre article.Certes vous informez objectivement de l'utilité et du fonctionnement du CNL, du rôle des diverses commissions (que je salue au passage pour leur « courage », s'inquiéter ouvertement sans ouvertement se nommer, ça, c'est une position éthique ! Or ni le nom des membres de cette commission ni aucun de ceux des signataires de la pétition n'apparaissent dans votre article, alors que figurent quand même ceux d'Yves Bonnefoy, Hélène Cixous, Michel Deguy, Jacques Dupin, Philippe Lacoue-Labarthe, Philippe Jaccottet, Michel Surya, Gérard Titus- Carmel entre plus de 300 autres... ). Est également choquant le peu de place accordée à l'opinion de ladite commission, et de façon disproportionnée celle accordée aux membres des Conseils d'Administration et autres décideurs se soutenant solidairement et « tranquillement » les uns les autres.Me paraît choquant encore ce que vous laissez dire sans broncher, à savoir par exemple :"le surinvestissement des poètes dans leur œuvre et très peu d'audience commerciale en contrepartie. De quoi entretenir une belle paranoïa ».Si nous courions après l'audience commerciale, nous ferions autre chose que de la poésie! Comme au temps de Baudelaire qui publia "Les fleurs du mal" après le scandale du procès à 850 exemplaires, la poésie en tant qu'art majeur ne saurait trouver immédiatemant un public en dépit des progrès de la scolarisation (car savoir déchiffrer ne signifie pas savoir lire, voyez-vous!).Il nous semble apercevoir ici ou là nos « grands » auteurs avec un ego infiniment plus surdimensionné que le nôtre.Autre exemple : l'image que vous donnez de ces sympathiques poètes toujours les premiers (encore eux !) à semer la zizanie mais c'est pour ça qu'on les aime, n'est ce pas? Quel cliché!Plus grave, que vous citiez les propos de M. Gross qui se pose en « arbitre extérieur, sans doute moins généreux et plus terre à terre que les commissions » en omettant de signaler que nous sommes tous impliqués dans la poésie, domaine économiquement fragile, à travers l'édition, la publication, les revues ou la librairie, que nous n'avons jamais dépassé d'un euro l'enveloppe budgétaire qui nous était allouée, que nous travaillons chacun chez nous plusieurs semaines avant la session pour étudier les dossiers, c'est à dire bien plus sur des chiffres que sur des vers, que le jour de la session nous examinons les situations familiales et financières des auteurs, les devis des revues et ceux des éditeurs. C'est assez loin de l'image du poète la tête dans les nuages. Nous n'essayons pas d'être généreux mais d'être justes, nous essayons également de ne pas allouer automatiquement de l'argent à des gens qui ronronnent depuis trente ans sans se poser de questions, nous nous efforçons de soutenir les travaux de qualité publiés par des éditeurs de qualité avec des poètes de qualité.Nous défendons les objectifs du Centre national du livre.Si quelques administrateurs pensent que nous jetons l'argent par les fenêtres, qu'ils fassent donc notre travail, qu'au moins ils nous reçoivent, nous écoutent (nous attendons la visite de M Gross lors de la prochaine session car nous ne l'avons encore jamais vu.).Enfin le plus grave à mes yeux, il vous semble tout naturel que l'avis d'un seul puisse désavouer en permanence celui d'une vingtaine de professionnels ayant longuement préparé leurs décisions en veillant à leur justesse! C'est accorder un immense crédit à un seul homme dont il ne nous semble pas qu'il soit doué de pouvoirs divins. Quant à lui mâcher le travail pourqu'il prenne finalement une décision inverse à la nôtre, ça s'appelle se moquer du monde.Que l'avenir de l'édition de poésie soit de façon générale menacé, pour les poètes comme pour les éditeurs, c'est extrêmement clair lors que nous lisons cet article (frilosité des réactions, inquiétudes bien réelles cependant formulées, réformes en vue, redistribution du budget, on a compris, tout est en place) , cela aura au moins eu le mérite d'être dit.Il ne vous a sans doute pas échappé qu'il ne s'agit pas d'un caprice de notre part (si tant de gens hauts placés se sont émus, réunis et congratulés réciproquement, c'est bien que nous appuyons là où ça fait mal) et que ce qui sous-tend notre « rebiffement » pour reprendre votre titre est la mise en lumière d'une situation qui touche la littérature, l'art, les sciences humaines etc.Peut-être les poètes étant des voyants, ont-ils vu ça plus tôt que d'autres?!J'osais espérer que « Livres-Hebdo » offrirait une place juste à une cause juste, or nous ne rencontrons que l'écho passif de l'acceptation d'un désastre annoncé.Mais nous poursuivrons notre travail et n'en resterons pas là.