Misère de la chronique / Chronique de la misère par Pascal Boulanger

Les Incitations

20 oct.
2010

Misère de la chronique / Chronique de la misère par Pascal Boulanger

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Sous un titre pathétique : C'est nous les Modernes (Flammarion, coll. Poésie), Franck Venaille, publie des chroniques poétiques aussi encombrées qu'insignifiantes. Je n'attacherais guère d'importance à ces exercices d'admiration et à ces renvois d'ascenseur si, page 49, il n'écrivait ceci :
Maintenant que l'ON (c'est moi qui souligne) commence à écrire l'histoire d'action poétique n'oublions pas que c'est notre jeunesse qui est en cause et qu'il faut être particulièrement attentif à la manière dont cette période de notre vie (sectaire et ouverte, curieuse de tout et, pour moi remplie d'amertume) est racontée.

Voici donc mon étude* sournoisement visée, dans un chapitre qui a pour titre « Jouer collectif ». Et derrière ce collectif et son jeu, derrière ce pronom impersonnel, j'entends bien l'hostilité rageuse dont fait preuve Venaille et avec lui une partie du clergé poétique de sa génération.
Dans les procès, l'intimidation est toujours la même. Le jugement fait disparaître peu à peu tout ce qui distingue un individu : son travail, sa culture, sa singularité, et pour finir, son nom (le mien disparaît, ici, dans ce « on » anonyme).
Les familles d'opinion sont enclines, par nature, à laver leur linge sale... en famille. Chacun est invité à rentrer dans son camp, son retranchement, son réduit à ressentiment. Le titre déjà « Nous les modernes » fétichise, en la fixant, la dette infinie envers le collectif, sous la bannière d'un « nous » qui se veut intimidant et arrogant.
Mais voilà, je n'y suis pas.
Venaille, après avoir lu ma longue présentation de la revue Action poétique (publiée il y a 12 ans), a dû bien comprendre que je ne suis pas assimilable et que je n'ai jamais, contrairement à lui, participé à ce « jeu collectif » et à ses gémissements qui ne sont, comme on sait, que des sophismes.
Je suis trop attaché à la pensée paradoxale pour succomber à l'esprit de système, trop libre d'attaches pour céder aux oukases de ces fameux collectifs dans lesquels il s'est engagé et compromis, trop respectueux enfin des traversées singulières pour aboyer avec la meute.
Ainsi, sous la chemise forcément moderne du poète (et Venaille n'est-il pas un grand poète ?) apparaît hélas un uniforme. Que cet uniforme soit particulièrement attentif à la manière dont cette période de notre vie est racontée ne m'impressionne pas. Qu'il soit incapable de critiquer, même négativement, mon travail me déçoit.
Mais ce que cache une telle occultation, n'est-ce-pas tout bonnement un ressentiment vis-à-vis du temps et de son « il était » ?
Pour ma part, je me souhaite de rester a-collectif, a-hypnotisable et par conséquent irrécupérable pour ceux qui s'identifient à leur génération.


*Une action poétique de 1950 à aujourd'hui, Flammarion, coll. Poésie, 1998.