Penser en poète par Jean-Claude Pinson

Les Incitations

09 nov.
2006

Penser en poète par Jean-Claude Pinson

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(Philippe Beck et la poésie comme philosophie)






La poésie a-t-elle encore un avenir, ou n'est-elle plus pour nous qu'une « chose du passé », tout juste bonne à être un objet d'étude universitaire ? Certes, elle semble aujourd'hui proliférer, comme il se doit à une époque où la multitude s'approprie de plus en plus toutes sortes de pratiques artistiques, bien au-delà du simple hobby. Mais sa valeur symbolique s'est à ce point érodée qu'on a pu évoquer, non sans raison, sa « péremption » (William Marx dans un très suggestif essai paru l'an passé,L'Adieu à la littérature).
Sous une forme pourtant, la poésie paraît pouvoir encore (un peu) prospérer. Ne joue-t-elle pas en effet, fût-ce maigrement, sa partition dans le concert des arts de la scène et du spectacle ? La « poésie-performance », la poésie mise en voix, accompagnée de musique, de vidéo, ou de danse, incontestablement a aujourd'hui le vent en poupe. Du coup, certains n'hésitent pas à parler d'un « âge d'or », en même temps qu'ils se demandent si la poésie appartient toujours à la littérature. Tel est le cas de Jean-Michel Espitallier, dans un essai récent, alerte et stimulant (Caisse à outils, Un panorama de la poésie aujourd'hui, Pocket). Prenant acte de la diversité de ses modalités (« poésie sonore, concrète, graphique, numérique, hors-texte, vidéo-poésie, performance, etc. »), soulignant l'importance de la « transversalité » des pratiques artistiques, il croit ainsi pouvoir avancer que la poésie « paraît être sortie de l'espace strictement littéraire ».
Parce que l'exposition, la mise en scène et en spectacle, lui est en quelque sorte consubstantielle, ce versant « non-littéraire » de la production poétique est évidemment aujourd'hui le plus visible. L'ennui, c'est que cette poésie affairée dans le « culturel » (pour reprendre le mot de Michel Deguy) tend à masquer un versant beaucoup moins « spectaculaire », où le poète est d'abord écrivain plutôt qu'« artiste-performer » ; où l'écriture poétique continue d'appartenir à un espace littéraire qui inclut en son sein, non seulement le roman ou l'essai, mais l'écriture philosophique elle-même.
Car, jumelée à la source avec la philosophie, la poésie continue de s'alimenter de son rapport à celle-ci. La dynamique de ses révolutions modernes n'est pas étrangère à de nouvelles configurations de ce jumelage, à leur apport tant prosodique que « pensant » (qu'on songe à Hölderlin ou à Leopardi, notamment). En France, des œuvres aussi importantes que celles d'Yves Bonnefoy, de Philippe Jaccottet, de Michel Deguy ou de Dominique Fourcade poursuivent cette tradition, témoignant aujourd'hui, chacune à leur façon, des fruits qui peuvent résulter de cette connivence d'une poésie et d'une philosophie qui refusent de se perdre de vue.
Que la « poésie pensante » soit toujours actuelle, qu'elle soit un « phénomène futur » et un démenti à la « mort de la poésie », c'est ce dont atteste encore, dans la jeune génération, l'œuvre d'un poète comme Philippe Beck. Défenseur du vers, il l'est également de formes délaissées (le poème didactique), où le poète qu'il est se révèle aussi, à rebours d'une « anti-philosophie du milieu » (poétique) qu'il récuse, philosophe. Philosophe singulier sans doute, mais n'y a-t-il pas diverses manières de pratiquer la philosophie ?
Définir celle-ci « comme art d'être poète », comme le fait Beck, implique sans doute beaucoup quant à la philosophie elle-même et à sa définition. Mais c'est d'abord de grande (et féconde) conséquence pour la poésie, pour sa réinvention dans l'ordre, logique autant que musical, de la pensée. Un livre d'entretiens avec Gérard Tessier que l'auteur vient de publier (Beck, l'impersonnage, Argol) en apporte, moyennant une prose aussi étonnante que vivifiante, la belle démonstration. Philippe Beck ne s'y contente pas seulement d'une réflexion sur sa pratique de l'écriture poétique, son rapport à la langue et aux langues. Comme dans ses ouvrages de poésie, sa méditation de poète-philosophe n'exclut rien, soumettant à la pensée rythmée toutes sortes d'objets, qu'il s'agisse de l'enfance, de la famille, du soi, de la musique, ou encore de l'époque et de sa prose, de la perception, de l'analogie, de l'habitation, de la démocratie, etc. Sur tous ces sujets, Philippe Beck développe des vues dont frappent la densité et la pénétration, la nouveauté, le pouvoir de faire s'en aller loin les fusées de la pensée. Et si ces entretiens arrachent si vivement, si superbement, le sens commun (y compris celui de la philosophie) à sa torpeur, c'est parce que la méditation s'y chantourne selon une rare prosodie, où toujours s'entend le « chant physique du sens ».
La « non-disparition de la poésie », nous rappelle Philippe Beck, tient au « besoin d'entendre un discours musical » dont « l'humain ne peut se passer », parce que seul son discours (celui de la poésie) « marie le sentiment et la mathématique du sens ». Si donc la poésie est toujours un phénomène futur, ce n'est pas (ou pas seulement) parce qu'elle serait capable de se glisser parmi les arts du spectacle, c'est parce qu'elle est aussi bien philosophie que musique - art du sens et pas seulement art tout court. L'avenir de la poésie n'est ainsi pas dissociable de ce possible majeur qui la voit - c'est là son actualité intempestive - être une forme de philosophie ; être, toujours, « poésie pensante ».