Réponse en un round et fin du débat. par Eric Loret

Les Incitations

31 janv.
2006

Réponse en un round et fin du débat. par Eric Loret

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Eric Loret répond ci-dessous à l'excitation signée Pierre Le Pillouër, publiée le 21 janvier et initialement intitulée Eric Loret de Libération fait de la résistance. Sous un autre titre, elle est encore consultable ici :

Eric loret invite à s'expliquer





Cher Pierre que je ne connais pas (vous faites justement remarquer que je n'ai aucune stratégie germanopratine),

je dois, je suppose, prendre votre «excitation» (je reprends votre terme) pour une lettre d'amour. Vous me traitez (en vous avançant beaucoup!) d'intellectuel brillant et cultivé, bon lecteur, bon critique. Je vous en remercie. Vous faites remarquer que nous avons peu ou prou les mêmes goûts. Vous semblez, par ailleurs, partager ma frayeur devant le silence et la résignation (au mieux), l'érection (plus généralement) que provoque ce qu'il est convenu d'appeler le «sarkozysme» 1.

C'est donc parce que vous m'aimez que vous me châtiez, si je vous suis bien. Pourquoi pas ?J'y reconnais un tic fréquent aux minoritaires (poètes, éditeurs indépendants, alternatifs de tout poil), qui consiste à tirer dans le dos de ceux qui les défendent (au prétexte bien sûr qu'ils les défendent mal, ou pas comme ils le voudraient - mais on n'est jamais lu selon son cœur, vous le savez) plutôt que de s'en prendre aux véritables ennemis. Preuve que la domination (pardonnez mon adornisme avachi d'ancien «jeune») a bien fait son travail. Vous semblez ainsi voué à vous «exciter» non contre ceux qui occupent la place et anéantissent toute possibilité critique (je pense à ces auteurs pseudo-subversifs de la petite-bourgeoisie confite, dont les sectateurs nous chantent les louanges à coups d'épithètes homériques : «décalé», «rafraîchissant », «sans concession», etc.) mais contre les imbéciles de mon espèce qui cherchent (ridiculement, vainement et sans doute, cyniquement) tel Diogène avec sa lanterne «un homme»2.

Et donc, voyez comme la nature est un tout organique, en me carabinant dans le dos, vous vous tirez une balle dans le pied.

Mais le nœud de votre «excitation» tient à l'assimilation (certes rapide, car mon propos était de recenser le livre de Desbrusses, pas d'entamer un débat politique) que vous dites que je fais de Sarkozy et Vichy.

Vous pensez qu'il s'agit là d'un «fantasme», d'un «amalgame pernicieux» (métaphore filée de la maladie) auquel aurait remédié un peu plus d'éducation civique. En quelque sorte, ce serait au nom de la citoyenneté, de la santé et de l'efficacité, que vous m'inviteriez à rejoindre la cohorte des taiseux.

Je voudrais d'abord préciser ce que j'entendais par «...dans ce livre si politique, si emmerdé de la lourdeur vichyste d'aujourd'hui la solution ne sera pas critique, mais apolitique, amoureuse». Ce vichysme, vous le prenez pour le fascisme. Admettons que la faute du malentendu me revienne. Le mot est mis là en raccourci, et pour frapper les esprits. J'ai essayé de le contextualiser ou de le commenter cependant par «lourdeur» et «d'aujourd'hui», indiquant qu'un mutatis mutandis est nécessaire. Je ne crois pas avoir écrit que Sarkozy = Vichy (qu'est-ce que cela voudrait dire, d'ailleurs?) mais que l'on observait aujourd'hui un certain état d'esprit, une certaine idéologie (j'y reviens plus loin) vichyste 3. Et «lourdeur» me permettait de retenir dans Vichy la résignation, l'indifférence (soutenues certes par l'antisémitisme et la recherche d'un maître) des Français plutôt que l'établissement stricto sensu d'une dictature. Comme vous, je ne suis pas favorable à l'amalgame, mais je ne crois pas non plus qu'on puisse nier que Le Pen est d'extrême-droite au prétexte qu'il n'a jamais été un dictateur. Vous préférez le mot «extrême-droite» à celui de «fascisme»? Je vous l'accorde. J'ai pourtant choisi celui de «vichysme» pour ce qu'il précisait de passivité et d'anesthésie dans les «moments» d'extrême-droite française. Je dis «moment»: vous me permettrez de penser le fascisme non comme une anomalie, une chose exclue, mais comme faisant partie du corps politique, active ou inhibée selon l'état de ce corps, selon ses vicissitudes. Rien ne sert de nier, il faut affronter la monstruosité comme une chose naturelle et savoir la reconnaître jusqu'en soi-même pour mieux la combattre, pour être humain plutôt que bête.

Maintenant, qu'observons-nous?

1) La France (ni pire ni meilleure que d'autres pays sur ce point) hait l'étranger (63% de nos compatriotes pensent qu'il y a «trop d'immigrés en France», ils craignent l'Europe, etc.). Mais, pire que d'autres pays, elle y est encouragée par Sarkozy. On expulse dans des conditions honteuses des «étrangers» qui sont dans une misère dont nous sommes historiquement responsables (et pointer le «rôle positif de la colonisation» aurait voulu suffire à nous dédouaner de tous ces pauvres à nos basques). Ceci dans l'indifférence générale. Une de nos brillantes jeunes écrivains notait d'ailleurs récemment, dans un moment dont seuls les « branchés » doit être capable, et à propos de la misère en Afrique: «Coupez le son, fermez votre journal et oubliez un instant les rapports de ces organismes à sigles. Toutes ces boîtes de Pandore qui ne cessent de nous commenter l'Afrique en nous accablant de chiffres affreux, de courbes tristes et de coups d'Etat à répétition.» L'Afrique, précisait-elle, ce sont aussi des jeunes filles de bonne famille qui s'amusent gaiement. Ouf, on a eu peur, on a cru un instant que les pauvres ne faisaient pas exprès de l'être.

2) La propagande est partout. Peut-être votre génération, celle de 68, dites-vous, était-elle habituée à voir «le Général» tous les jours à la télévision ? Et de cela vous déduisez que la propagande n'est en effet pas un danger pour la république. Je vous l'accorde volontiers. On ne dit pas non plus, pas tout à fait, de Berlusconi qu'il est un fasciste. Et le philosophe sait que «pour le bien des hommes il faut souvent les piper». Mais qu'il est irrespirable de voir Sarkozy à toutes les sauces tous les jours et partout, sans aucun contradicteur, se payant même le luxe (comme Berlusconi) de déclarer dans des médias qu'il tient pourtant par les couilles que si tout ne marche pas si bien, c'est de leur faute, parce qu'ils ne le soutiennent pas assez. Et si ce n'était que cela. Le pire, comme disait Deleuze, ce n'est pas d'empêcher les gens de parler (vous me faites par ailleurs remarquer que «certaines libertés existent encore») mais de les forcer à s'exprimer. Or, aujourd'hui, chacun a un petit flic en soi, domestique et câlin, qui lui ventriloque ses pensées. Plus besoin de censure, plus besoin de restreindre par l'extérieur les libertés, chacun s'en charge intérieurement. Car vous le savez, cher Pierre, la liberté ce n'est pas faire ce que l'on veut mais vouloir ce que l'on fait, et être libre de vouloir est une des choses les moins possibles aujourd'hui, en dehors bien sûr de vouloir sa propre servitude.

3) En guise de liberté, Sarkozy nous propose donc le libéralisme. Etre libre = être dominé. Un des points forts de son idéologie (en lequel certains analphabètes voient une mesure de gauche) consiste à donner du dieu à manger à tout le monde. Il est vrai que la morale laïque est insupportable, l'esprit des Lumières vicié, on étouffe dans la république des philosophes. Il vaut bien mieux, pense-t-on, ériger ce qu'il y a de plus bas dans l'âme (la haine de l'autre et de l'autre sexe) en principe éthique. Que le bien et le mal soient fondés sur les caprices des organes (recouverts de l'étiquette «Dieu») plutôt que sur un pacte social. Et puis dans cette conception-là de la religion, il y a de l'identité (certes tautologique, incapable de penser A autrement que comme A = A, et non comme A ≠ B). Et l'identité, n'est-ce pas, c'est ce dont on a le plus besoin actuellement, puisque le libéralisme organise par principe la disette et la dépression pour rentabiliser son outil humain, lui ôtant par là-même le moindre répit nécessaire au devenir, c'est-à-dire à la construction d'une identité véritable.

4) Sarkozy, c'est aussi le populisme, à savoir la haine des élites qui est par le même coup une haine du peuple. La seule culture que connaît ce gouvernement, c'est celle de l'industrie, et elle n'est pas regardante. Il ne faut pas créer des œuvres incomprises, déclare-t-elle, car c'est mépriser le public. Or nous savons bien qu'au contraire, le mépris, c'est de prendre «le peuple» (quelle expression hideuse, relent de naturalisme à la Goncourt) pour un con en lui fourguant des produits formatés où il n'y a rien à apprendre, rien d'inconnu, nulle part maudite. La seule idée dont Donnedieu de Vabres a récemment cru bon de faire reluire son ministère, c'est la confiscation de l'intelligence, l'interdiction de la circulation des œuvres (on risquerait de les relire, de les revoir, de les expliquer à autrui, alors qu'une œuvre n'est pas faite pour apprendre comment les autres voient le monde, pas faire pour être partagée, mais pour être consommée et oubliée, bien sûr).

5) On vient d'inventer un nouveau crime, également, peut-être vous en êtes-vous rendu compte. C'est celui de défaitisme. Quiconque critique «l'action» de Sarkozy (critiquerait, devrait-on dire, si c'était possible, or, cela ne l'est visiblement pas) porte atteinte au moral de la Nation. Est peut-être même coupable d'anti-citoyenneté, comme vous m'en soupçonnez. Vous pouvez donc ricaner en titrant «Loret fait de la résistance», comme si c'était un crime que de «penser contre».

Le portrait rapide, très incomplet, que je trace là n'est certes, me direz-vous, pas celui du fascisme des années 30. C'est plutôt quelque chose qu'il conviendrait d'appeler un libéral-populisme. Je vous laisse choisir le nom que vous voulez. Je me contente de résumer des symptômes que je crois observer (mais peut-être s'agit-il de paranoïa - peu importe, le paranoïaque a raison de l'être) et qui nous inquiètent (sociologues, juristes, philosophes tous en chaire ou simples critiques comme votre serviteur). Racisme, peur de l'autre, veulerie, haine des intellectuels (disparition des intellectuels), acceptation joyeuse de la propagande politique et religieuse (ou au mieux, résignation à) et, surtout, recherche exaspérée d'un maître sous la coupe duquel tomber.

Et c'est le dernier point, le plus inquiétant sans doute, celui que vous n'entendez peut-être pas autour de vous: Sarkozy représente, pour une majorité de Français et surtout parmi les plus jeunes et les plus «éduqués», une sorte de Messie. Qu'espèrent-ils? Qu'il va les tirer de la disette où le libéralisme les a mis. Ils ont raison pour ce qui concerne l'identité : le libéralisme en donne, sous la forme du communautarisme. Du travail, aussi. Pour cela, Sarkozy les convainc qu'il n'existe qu'une loi, naturelle, et qu'elle récompense les plus forts. Pensée magique, pensée religieuse, mais ceux qui s'apprêtent à voter pour lui seront parmi les premiers à être broyés par ce système.

J'entends autour de moi que «Sarkozy agit». Et qu'il va enfin intégrer les exclus d'un système au fonctionnement duquel il adhère totalement. Sur cette idée d'action, elle semble aussi fausse que le fantasme des immigrés tueurs à nos portes. En quoi le sarkozysme a-t-il fait quoi que ce soit qui permette à chacun de vivre mieux avec l'autre, mieux avec soi ? La plaisanterie des contrats Première Embauche et autres emplois précaires promet un travail pour tous, mais ne promet qu'un travail d'esclave dont chacun devra être reconnaissant. Une philosophe me soufflait l'autre jour cette remarque: Sarkozy n'agit pas, il bande. Ce qui n'est pas à proprement parler une action, mais un état. Et l'inclusion qu'il promet aux exclus n'est pas politique, ajoute Mehdi Belhaj Kacem, mais celle que le chef des bandits offre aux bandits: sur le mode de la vendetta, hors-la-loi, dans l'espace purement fantasmatique de la meute. Or on sait ce qu'il advient des fantômes: ils finissent toujours par crever.

Mais en attendant, Sarkozy excite. C'est, je crois, le danger. Et je vois encore beaucoup de gens «éduqués» comme vous dites, anciens soixante-huitards, ou de la bonne gauche bourgeoise, bien trop occupés aux nouveaux téléphones portables sur les bords du canal Saint-Martin, ou aux prix des lofts à Bastille et à couver leur nichée, trouver que ce n'est pas si grave, qu'on peut bien s'accomoder d'un peu de retour à l'ordre, pourvu que la vie continue. D'où ma référence à l'art de l'Occupation et à ce fameux cœur «qui bat, qui bat, qui bat» des Visiteurs du soir, qui a fait couler tant d'encre historique pour le faire résister au défaitisme. C'est que, cher Pierre, ma remarque («la solution ne sera pas critique, mais apolitique, amoureuse») était initialement liée à une exaspération. C'était la troisième fois en un mois qu'une œuvre (graphique, littéraire, critique) venait me dire que la solution à toute cette laideur, à cette lourdeur, cet emmerdement passif, haineux, libéral, populiste (je ne lâche pas mes vieilles lunes comme ça) était l'amour. Non pas celui d'autrui, mais l'amour dans le couple, le nombril, le renfermement, l'autruche sur soi et on oublie tout («Coupez le son, fermez votre journal» comme dit l'autre). Cela n'augure rien de bon à mon sens.

J'ignore si vous souscrirez à ces observations et à ces représentations, si vous continuerez à les trouver «schématiques». Je ne sais comment vous voudrez nommer la situation présente (et non, je ne crois pas céder à la maladie du O tempora ! o mores !). Mais puisque vous parlez d'ennemis communs et de stratégies de lutte adaptées, j'attends que vous m'indiquiez les vôtres, et je joindrai volontiers mes forces pour faire front.




1 Vous avez compris que «Sarkozy» est ici un signifiant qui vaut pour un état d'esprit et je ne suis pas dupe au point de croire qu'il est l'auteur de tous nos maux. Je ne veux pas hystériser ce signifiant en épouvantail à coups de vaines incantations. Il ne suffit pas de psalmodier "Sarkozy, Sarkozy" pour avancer.
2Lu dans la Chiennerie pour les nuls.
3Je me demande d'ailleurs pourquoi je me fatigue à me défendre de ce que vous me faites dire à tort, puisqu'il suffit de consulter un dictionnaire (prenons le TLF) : «Vichysme. Hist. Attitude, esprit vichyssois.» «Esprit», «attitude», c'est assez métonymique, il me semble.

Le commentaire de sitaudis.fr Réponse de Pierre Le Pillouër



Cher Eric Loret, alors que j'aurais bien aimé ferrailler avec vous au moins sur les contours de la situation, je dois reconnaître que je suis incapable de contester un seul de tous les points que vous avancez ...
Ma crainte d'ancien soixante-huitard, était que, se trompant sur la nature objective du régime, certains de nos jeunes amisse croient autorisés à entrer dans la clandestinité pour prendre les armes : nous qui avons peut-être ce seulmérite de n'avoir entraîné personne dans l'aventure terroriste que paient encore nos cousins italiens(je sais de quoi je parle), sommes crispés à l'idée que ça puisse repartir et avons des éléments tangibles pour le croire.
Je m'en suis pris à vous parce que justement, vous êtes lu par ceux que l'aventure pourrait tenter,chacun de vos termes pèse, compte, fourbit. C'est la crainte qui m'amène de temps à autre à, non pas tirer dans le dos des alliés mais à exercer une vigilance d'aîné à l'intérieur même de notre camp.