The assassin (Nie Yinniang, 2015) par Michaël Moretti

Les Incitations

05 avril
2016

The assassin (Nie Yinniang, 2015) par Michaël Moretti

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Un magistral film d'art martial

 

 

 

Après 8 ans d'absence Hou était où ? Hou Hsiao-Hsien, 69 ans, chinois de l'ethnie Hakka, confirme une fois de plus qu’il est plus qu’un cinéaste : un maître. Si chaque plan est magnifique dans sa fine composition, son cadrage, il est systématiquement une grande leçon de cinéma.

Une Chine éternelle

Ce film, dont le tournage a duré 18 mois et la production a démarré depuis 2010, est un projet qui date de 1989 avec, déjà, l'écrivaine Chu Tien-wen, auteure de la majorité des scénarios des films de Hou Hsiao-Hsien, accompagnée ici par sa nièce, professeure d’histoire de moins de trente ans.

Si Hou a débuté dans la comédie commerciale, nous sommes ici au IXe siècle sous la dynastie Tang (618-907), fondatrice d'un âge d'or de l'histoire et de la puissance chinoise vacillant toutefois sous la pression des puissants gouverneurs des provinces. La guerre civile sévit avec la révolte du général An Lushan en 755. Cette période passionne Hou depuis l'enfance. C’est un film d’arts martiaux, wu xia pian, de sabres précisément, sans effet, contrairement à Ang Lee (Tigre et dragon, Wo hu cang long, 2000), Zhang Yimou (Le Secret des poignards volants, Shi mian mai fu, 2004), John Woo (Les Trois Royaumes, Chi bi, 2008) et Wong Kar-wai (The Grandmaster, Yi dai zong shi, 2013). La sobriété, notamment au début, ressortit plus aux Sept samouraïs (Shichinin no samurai, 1954) de Kurosawa, amateur de cinéma américain, comme Hou; le maître japonais influença en retour de nombreux cinéastes hollywoodiens, du western à la saga Star wars.

Une princesse, « oiseau bleu », symbole de l’isolement d'une personne prisonnière (L'oiseau bleu et le miroir est un récit ancré dans la culture populaire; « L'oiseau bleu résume bien le destin mélancolique et solitaire de l'héroïne », note Hou Hsiao-Hsien.), fend un bijou de jade - symbole de rupture déterminante, promesse jadis de fiançailles, entre son fils (Chang Chen/Tian Ji'an) et une jeune fille (Nie Yinniang, traduction : « la femme secrète et embusquée »). Pour des raisons d’alliances politiques, le fils se marie finalement avec une autre femme afin de devenir le gouverneur capricieux de la province de Weibo (l'actuel Hebei, le reste étant tourné en Mongolie intérieure et dans le nord-est de la Chine). La fille est confiée à la prêtresse blanche dans un couvent taoïste. Elle lui donne pour mission, en cette période trouble, d’assassiner son ancien fiancé tant aimé et néanmoins cousin. Cinéaste du fragment, du souvenir, des longs plan-séquences et de la sensation, Hou n’est pas étranger aux films historiques avec notamment Les fleurs de Shanghai (Hai shang hua, 1998), situé dans la Chine de la fin du XIXe siècle. Ici, le raffinement le dispute à la cruauté comme Le métier des armes (Il mestiere delle armi, Ermanno Olmi, 2001) lors de la Renaissance italienne mêlant humanisme et guerres avec condottieri.

Le cinéma comme art

L’actrice fétiche de Hou, Shu Qi (Nie Yinniang), qui débuta dans des films érotiques et des publicités, incarne de façon impassible une figure mythique de la Chine, une justicière, à partir d’un récit traditionnel bref ou chuanqi (Pei Xing, IXe siècle), peu connu de la population, selon une chinoise. L'actrice doit se colleter au vieux chinois et oublier ses bleus lors de scène d'arts martiaux le plus souvent coupés au montage.

En un format 1:37 (l'alternance avec le 1:85 a été abandonnée pour des raisons de distribution ; tourné en 35mm puis en numérique en post-production ce qui implique parfois un fort grammage), le film débute en noir et blanc. Les premières séquences sont filmées en 2010 à Nara, au Japon, dont les temples sont bâtis selon l'esthétique de la dynastie Tang. Les scènes sont coupées par des fondus au noir dans une ambiance shakaespearo-kurosawaienne. La guerrière de noir vêtue, qui manie les armes avec dextérité exécute ses adversaires avec précision. Elle regagne sa famille après bien des années. Puis la couleur, majestueuse, apparaît dans un éclat technicolor digne d’enluminures : des costumes, parures et draperies de soie somptueux, déclinés selon les trois couleurs dominantes (noir, rouge et or) dans des palais de toute beauté ; la caméra tournant en une composition fascinante autour de trois grenades laisse songer au compotier cézannien et à la période Technicolor ; les teintes vertes de la nature, parfois luxuriante, dévoilent leur diversité, parfois dans un mystère à la Corot, au côté d’un bleu de l’aube où les canards nasillent dans la brume fumante où il ne manque plus que les feux follets ; les différents crépitements des feux; un toit rural de chaume semblable à l'Irlande mythique (cf. La fille de Ryan, Ryan's Daughter, David Lean, 1970); un panoramique de montagne magique, telle les estampes chinoises anciennes, avec un objectif spécial. Une forêt de bouleaux rappelle la rencontre entre Gary Grant et Eva Marie Saint près du mont Rushmore dans La mort aux trousses (North by Northwest, Hitchcock, 1959); le mystérieux affrontement, en fait la femme du cousin – mais pourquoi pas le double de l’héroïne, se conclue par un masque brisé remémorant la Traumnovelle de Schnitzler (1925-1926) inspirant Eyes wide shut (Stanley Kubrick, 1999). Les scènes de combats, assez anecdotiques, sont sobres avec filin et rares ralentis. Après un long travelling, un plan wellesien saisit une scène de magie noire où la concubine Husji (cf. Epouses et concubines, Da hong deng long gao gao gua, Zhang Yimou, 1991) est attaquée de façon étrange à cause d'un magicien maléfique barbu, digne d'un Macbeth de Shakespeare à cause d’une naissance masquée à coup de sang de poulet, après les rires à l’issue d’une danse frénétique de cour dans un couloir cadré à gauche en profondeur de champ.

Outre une photo magnifique du fidèle Mark Lee Ping-Bin, oscillant entre John Ford/ James Wong Howe, pour les scènes de montagnes, et Stanley Kubrick /Alcott/Adam/Walker (la scène, où les bougies sont légions avec leurs flammes floues, vue du voile ou rideau sous le vent à la Barry Lindon, 1975, avec un point de vue subjectif de l'ancienne aimée, plus réussie que la scène française avec Aurore Clément nue dans Apocalypse now redux, 1979, Francis Ford Coppola), le travail sonore de Tu Du-Chih, auréolé du Cannes sountrack award, est d’une grande finesse : adéquation de l’écho du tambour et de la systole d’un cœur du conseiller principal banni, pris d’une attaque; bruit du vent dans les arbres ou les herbes ; les bruits de fond des animaux tels que chants d'oiseaux et de cigales ; les frous-frous des costumes ou des rares combats avec bruits de lames ; plectres effleurant les cordes des luths de cérémonie. Le panthéisme tarkovskien règne en maître tout au long du film, notamment avec cette forêt de bouleaux en contre-plongée : tous les sens sont convoqués. La musique est étonnante puisque le film se finit sur un morceau, Rohan, écrit par le musicien Quimperlois Pierrick Tanguy, pen soner du bagad Men ha Tan en collaboration avec les percussionnistes du groupe de Dakar, Doudou Ndiaye Rose.

Yes you Cannes

Le prix de la Mise en scène à Cannes 2015 est bien mérité. Du jade ciselé avec la lenteur qui sied à Hsiao-Hsien. Bref, nous sommes loin de la colère des reporters taïwanais, ulcérés que ce film perçu comme décousu, hermétique et incohérent, comme sorti d'un désastre de production, représente leur pays en compétition. Comme Kubrick, il investit un genre, pour refuser de se coltiner les passages obligés ou de se plier aux règles rigides, le reprendre et en jeter de nouvelles fondations. Il aurait mérité la Palme d’or, le problème étant que Hsiao-Hsien, également producteur de ses films (Sinomovie, executive producer), ne fournit jamais de film abouti à Cannes, soucieux de fignoler sa post-production. Sa sortie en France a été repoussée plusieurs fois. Une distribution internationale par Wild Bunch. Bonne nouvelle : Ad vitam nous annonce la sortie d'un coffret avec ses premiers films. La cinémathèque française offre une rétrospective du Maître, pas l'Institut Lumière de Lyon.