78 moins 39 de Corinne Lovera Vitali par François Huglo

Les Parutions

25 juin
2016

78 moins 39 de Corinne Lovera Vitali par François Huglo

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      Écrire avec des sensations, ce serait ne pas écrire pour parler, mais pour écouter. Corinne Lovera Vitali n’écrit pourtant pas comme Colette, ni comme Proust, ni comme Giono, Lucot, Valprémy, quelques autres, et il arrive qu’elle lise ses textes à voix haute, mais ceux-ci sont, comme les leurs, à l’écoute de sensations non datées. Le « compte est bon » entre l’âge du père sans le « bonne fête papa » de sa fille et avec (d’où le titre), mais il l’est toujours, il est donc inutile de compter. La terre, l’eau, le ciel, apparaissent comme en enfance, en vacances, en vacances d’enfance. En lisant : « je fixais les nuages pour voir mes yeux se remplir du grouillement des insectes dorés, les glissants qui nagent dans l’épaisseur de mes yeux », on peut songer à Odilon Redon : « J’ai passé des heures, ou plutôt tout le jour, étendu sur le sol, aux lieux déserts de la campagne, à regarder passer les nuages, à suivre avec un plaisir infini les éclats féeriques de leurs fugaces changements ». Reprenons le fil de Corinne Lovera Vitali : « Ni chaud ni froid, je vois le ciel mais je ne sens pas le temps, sauf pour la pluie, la pluie est une surprise heureuse ». Quelques pages plus loin : « J’ai vu le ciel il n’est pas fait pour moi, j’ai senti mon poids et rien ni personne n’était alors disponible pour le supporter. (…) J’aimais les fruits les escargots les explosions des petites pierres sous mes pieds, mais j’étais (vue du ciel) et je ne voulais être qu’un rocher ».

 

       Quand Corinne Lovera Vitali écrit : « j’en dis le moins possible, je cherche à entendre », ce verbe ne renvoie pas plus exclusivement à l’ouïe que la contemplation selon Redon à la vue. Le peintre écrivait : « Je dois (à mon enfance) les sensations premières singulièrement durables, et qui m’excusent de venir là, quand même et toujours me mirer à mes sources et où, malgré le temps qui me changea, je retrouve vraiment une âme d’enfant, mes broussailles, mes chemins ». Écoutons maintenant Corinne Lovera Vitali : « Tout ce temps dure en moi comme ma bouche est ma bouche comme mes pieds sont mes pieds, comme ton sourire est ton sourire, il n’y a pas d’autre temps il n’y a pas moins de temps, tout dure tout est dur en moi il n’y a pas de temps je garde ». Si le temps ressemble à la bouche et aux pieds (à la mémoire du corps), « entendre » est « question de langue, langue de terre langue d’eau langue de ciel, question sans interrogation question affirmation, pourquoi la langue de terre tenait-elle tant à me reprendre, pourquoi me reprendre, pourquoi me ». La chute, le glissement, les jambes « aspirées » par la terre marécageuse, la sensation d’être « dérobée », reprise, et de lancer contre cette langue de terre des cuisses « ciseaux mal affûtés », sont en effet sans pourquoi comme la vie même , ou plutôt la « question affirmation » d’un pourquoi demeuré pourquoi, ainsi les « impressions » proustiennes restent-elles, à la différence des réminiscences, des énigmes sans solutions. La question des clochers de Martinville est posée par l’œil du narrateur. De même, Corinne Lovera Vitali écrit :

 

      « Mon œil d’accord, de lynx aussi, mon garde du corps, mon garde-fou mon garde, œil de garde le mien, depuis ces temps jamais révolus, gardés par mon œil fou, gardés par-dessus le sable des épaules par-dessus les batailles dans la boue, gardés serrés par mon œil ces temps jamais passés (jamais disparus), pendant que les paroles ont disparu en même temps qu’elles se disaient, parties dans le vent du mauvais côté des paroles, comme les silences, partis dans les tombes creusées par les paroles, l’un ou l’autre amigos, la langue était malade, ma voix est restée sans réponse ».

 

      Ni narration, ni description, ni sérieux du « moi », en ce bref recueil de textes courts, mais l’impression laissée par quelques sensations fortes, et revenant telle quelle, avec son goût de reviens-y : « Et oh ! les tartines les joyeuses tartines à toute heure, sucre gras et farine, bon bon et bon, poudre épaisse de banania dans les narines beurre blanc dans les dents pain qui blesse la gencive mais pas aïe ne dis pas aïe qui dit aïe l’âme du banania l’étouffera, l’âme du banania porte un régiment de bananes sur sa tête d’âme, en t’étouffant l’âme du banania fait tourner sa tête régiment comme une foreuse, que toutes ses bananes royales transpercent et transpiquent ton affreux palais ta mauvaise gorge pleine de aïe ».

 

De la saveur avant toute chose.