A la marge d'Alexandra Guillot par Géraldine Geay

Les Parutions

10 mai
2016

A la marge d'Alexandra Guillot par Géraldine Geay

 

 

C'est quoi un livre ?

 

 

 

A la marge, d’Alexandra Guillot, avec son petit gabarit et ses cinquante-trois pages, est à la hauteur des enjeux de son titre. Alexandra Guillot et son éditeur (Les Presses Littéraires) croient en le livre comme en un lieu où la marge peut être incluse, où la page peut réintroduire sa marge. Il ne s’agit pas d’un livre illustré, pas davantage d’images mises en livre, mais d’un livre moitié dessiné moitié écrit, où les mots sont sur les pages de droite et les dessins sur les pages de gauche. Où chacun est la marge de l’autre. Pas l’écrin, pas le cadre, pas le vendeur mais la marge de l’autre. Le proche, l’embrassant mais séparé dans la même Alexandra Guillot. Et puisque le livre les réunit, ils n’ont pas besoin de se ressembler : les dessins ne se sont pas là parce qu’ils « feraient penser » à de l’écriture manuscrite, et les textes ne jouent pas naïvement à mimer un dessin qu’ils ne sont pas. L’écriture et le dessin, ce n’est, ici, vraiment pas la même chose. Ils sont seulement ensemble.

Le livre serait donc le lieu où ces deux formes peuvent, sans fusionner ou s’entredévorer, bénéficier de la même attention, de la même concentration – celle de l’auteur-dessinateur comme celle du lecteur. C’est ainsi que l’envisage A la marge. L’alternance systématique dessin/écrit empêche non seulement chaque forme de faire clan contre l’autre, proposant au contraire entre ces marginaux un partenariat, mais elle joue en faveur de la singularité de chaque dessin et de chaque écrit. Les uns comme les autres se suivent sans se ressembler. Le livre les libère de la contrainte de la cohérence. Chaque dessin est nouveau, chaque écrit est à côté, c’est-à-dire à la marge du précédent. Ils s’inspirent, ils s’évoquent, ils se parlent comme des enfants qui ne se connaissent pas et qu’on met à la même table, des enfants dont la complicité rapide se souviendrait toujours des premières minutes de timidité voire de gêne. Ils profitent les uns des autres, très réciproquement. Ils deviendraient autre chose s’ils étaient seuls, mais ici, dans un livre, nous lisons l’effet qu’ils se font, sans que leurs jeux nous soient nécessairement compréhensibles. C’est le recueil avec leur consentement, c’est la concertation – tout le contraire du montage. Tout le contraire, encore, des livres illustrés dans lesquels les grandes beautés avancent sur leurs rives respectives, s’apercevant au loin et se klaxonnant comme des bus. Et tout le contraire de ce qui pourrait se rapprocher de la bande dessinée, dans laquelle l’écriture a peu d’alternatives, conditionnée à l’indispensable, à la légende, au ton journalistique ou à la voix.

Alexandra Guillot n’obéit à aucune idée préconçue, n’installe aucun dogme quant au rapport qui doit se créer entre dessin et écrit. Ainsi peuvent-ils produire leur différence. Le livre les couvre, et leur pudeur se décuple en même temps que leur liberté. D’un côté les écrits, supposés plus habitués au livre, portent la trace du dérangement qu’est l’intrusion de cette matière non écrite (c’est la marge qui réagit et rougit). Et d’un autre côté les dessins trouvent un contexte dans lequel protéger leur force, leur impact, pour mieux se confier. Car un livre ça plie, ça serre, ça cohabite, ça empile des choses déjà nées en feuilles, pour les emporter. Or, ce qui est ici non seulement passionnant mais bouleversant, c’est la capacité de l’auteure-artiste à garder les yeux grands ouverts sur les questions posées en artiste à l’objet livre, tout en le pratiquant dans un élan net et évident, sans jamais se dérober par le ludique au défi de grande et pudique concentration qu’est le lieu-livre. Elle révèle ce qui peut être une vraie force de l’art contemporain : son faux orgueil et sa vraie modestie. A la marge est un livre dans lequel les dessins, plutôt meneurs, gagnent en impact à côtoyer la forme poétique, et dans lequel mine de rien la forme poétique, libre mais ancestrale, sert de ressort à l’écriture pour se déconditionner. Un livre, ça fait de l’effet à ce qu’il contient. En compagnie du dessin, l’écriture se désacralise. Mais dans le même temps, en ayant du dessin sous les yeux, bien étayée, l’écriture veut être à la hauteur. Elle s’essaie, prend au dessin l’idée de se limiter dans l’espace pour ne pas inachever, tout en interposant entre lui et elle la forme poétique – un rappel pour ne jamais se prendre pour un dessin. Tout cela spontanément et viscéralement, car Alexandra Guillot organise du vivant, des parties soulagées non seulement de se trouver dans la marge mais aussi d’assister aux permissions et à l’émulation de ce qui leur fait face.

Le programme de la belle quatrième de couverture est ambitieux (brassant l’image de la marge) mais le livre, à l’ouverture et à la lecture, sait (non sans fausse naïveté) porter ses ambitions – nous le surprenons, même, en pleine pratique. Sa beauté vient de sa capacité à se créer des conditions de liberté qui lui réussissent. L’écriture peut alors nous atteindre sans être magistrale, sans devenir de grands poèmes autonomes. Elle copine en marginale avec des dessins et doucement s’inspire de leur émancipation. Elle s’est trouvé dans A la marge un livre dans lequel elle reçoit assez d’attention et de concentration pour ne plus s’écouter parler.