Antonin Artaud, Lettres (1937-1943) par Jacques Barbaut

Les Parutions

11 janv.
2016

Antonin Artaud, Lettres (1937-1943) par Jacques Barbaut

 

 

   Comment faire sentir quune partie non négligeable du présent volume de correspondance

  (malgré les vingt-six tomes des Œuvres complètes gallimardesques publiés en collection blanche dûment répertoriés sans omettre les plus de deux mille pages des Cahiers dIvry , cette collection de deux cent vingt-huit lettres « pour la plus grande majorité inédites » (p. 9) sajoute ce jour à la fantastique, proliférante, production scripturale, littéraire, artaldienne)

    me semble en vérité le résultat dune mauvaise action, de méchants procédés, i.e. dun comportement illicite, voire dune série de gestes indélicats, moralement condamnables ?

 

« Mis volontairement sous le boisseau, lensemble, le plus conséquent dans sa continuité, se compose dune soixantaine de lettres dAntonin Artaud à ladresse du Dr Léon Fouks, ainsi que des lettres retenues par lui mais destinées à dautres correspondants » (préface de Serge Malausséna, annonçant tranquillement la couleur, p. 14)

ou

« La plupart ne sont jamais arrivées à destination parce quelles ont été retenues volontairement par les services responsables, ou gardées à titre personnel par certains médecins. » (p. 15)

 

Soit, comme l’égrènent en une sombre litanie nombre de notes de bas de page en corps inférieur :

« Lettre inédite non envoyée, retenue et gardée à titre personnel par le Dr Fouks. »

(Dautres notules précisent que des lettres et documents appartenant de droit aux institutions psychiatriques par lesquelles passa Antonin furent soustraits, barbotés, ou non déposés aux archives par tel ou tel médecin.)

 

Par exemple, la lettre du 17 juin 1939 à ce Fouks, médecin psychiatre, écrite entièrement en capitales (qui rejoue en son début lenfantin anagramme anglais God/Dog) :

TU COMMENCES A ME FAIRE CHIER AVEC LES HISTOIRES DE DIEU. DIEU CEST MOI ! ET TU NAS JAMAIS ETE QUUNE MERDE PRETENTIEUSE ET LA MERDE DUN PETIT CHIEN : FOUKS LE CHIEN !

J’AIME MIEUX TE DIRE QUE JE TE HAIS ET QUE MA HAINE POUR TOI EST IRREMISSIBLE.
TU M’AS VOLE UNE LETTRE, UN LIVRE ET UN PAQUET DE CIGARETTES QUI M’AURAIT SAUVE LA VIE ET TU T’ES BRANLE SUR MA TORTURE, ET TU T’ES FAIT ENVOUTER, BOUGRE DE SALE PETIT CON, POUR NE ME PRESENTER ICI QUE LA FACE DE L’AMI DOUCEREUX, ALORS QUE TU N’AS JAMAIS CESSE DE ME JALOUSER ET DE ME HAIR PARCE QUE TU ES NE DANS LA PEAU D’UNE MERDE ET QUE JE SUIS NE DIEU, ETANT DIEU. […]

ou

« Vous êtes un con.
Et je vous baffe la gueule.

    Antonin Artaud

  P.S Je baffe ta gueule de Médecin chef à toi SHA-NYON SABAOTH et si tu ne rends pas les lettres quAnne Manson a écrites et que tu mas volées au bureau de lasile, si tu ne rends pas les paquets à moi expédiés et qui contiennent des cigarettes et dont tu tes emparé pour les fumer à ma place, bougre de sale voleur, je te les ferai rendre à coups de couteau dans la gorge.

Tu me dois aussi un kilo dhéroïne []

JE TE FERAI EXPIRER A COUPS DE BOMBES LES ENVOUTEMENTS QUE TU AS LANCES CONTRE MOI HIER SOIR. »

(au docteur Chanès, 8 juin 1939)

 

    On imagine aisément la situation : le docteur Allendy, le docteur X, le docteur Y, le docteur Fouks, lequel passait visiter un patient passablement prestigieux, acteur et metteur en scène, multi-publié (Nrf, Denoël), lencourageait à écrire à tel ou tel

    … à Balthus (« TU N'ES DEVANT MOI QUE L'OMBRE D'UN MORPION TA GUEULE EST VERTE ET PUANTE COMME TA SUEUR»), à Colette Prou, au préfet de police, au procureur de la République, au président de la République Albert Lebrun, à Edouard Daladier, président du Conseil, à Roger Blin, à Gaston, au « ministre dIrlande à Paris », à Ligeia Laval, à « Hitler / Chancelier du Reich / Allemagne » (« … Je lève aujourd’hui, Hitler, les barrages que j’avais mis ! / Les Parisiens ont besoin de gaz. / Je suis vôtre. / Antonin Artaud », fin 1939), à Alain Cuny

pour mieux lui subtiliser ses productions

 

     Ces lettres à vocation performative, dont la lecture savère éprouvante, épuisante, suscitant tour à tour découragement ou morbide fascination (un volcan couve ici sa lave), pour certaines des chapelets de sinistres imprécations, jamais dépourvues pourtant dun humour ravageur, (« JE VOUS FERAI SAUTER LE CERVEAU A FROID ET JE GLACERAI VOS PERCEPTIONS CONSCIENTES ET IMAGINAIRES PENDANT 7 ETERNITES »), dun humour sardonique, voire satanique, toutes emplies jusqu’à la gueule de demandes-à-la-vie-à-la-mort des suppliquespour lobtention de doses dhéroïne

 

     Au docteur Théodore Fraenkel (5 décembre 1940), ami de Robert Desnos et compagnon de route des surréalistes :

      « Car vous avez vécu ces derniers mois une histoire merveilleuse, et vous avez eu en main de lhéroïne que vous aviez gardée en prévision de mon internement et on vous a enlevé de la mémoire cette histoire comme on vous a enlevé lhéroïne des mains : par magie : en vous frappant la tête et en vous endormant en pleine rue. [] je nai pas assez de force et jai de plus en plus des hordes dInitiés de Satan autour de la tête et dans lanus. Et il faut que cette histoire finisse. Trouvez-moi de lhéroïne au couteau. Mais trouvez men. / A vous affectueusement. »

 

     … saturées de dénonciations de complots ourdis à son encontre, de dépôts de plaintes, de sorts et de contre-sorts, de mauvais sorts et de sorts de mort, daccusations, dempoisonnements, dintoxications et de désintoxications, de liens, de ligatures et de nœuds, denvoûtements (« UN ENVOUTEMENT LUBRIQUE, DILATOIRE, LENIFIANT ET NEUTRALISANT »), donc de contre-envoûtements, de dilacérations et d’égorgements, de hideux sévices, denculages, de décervelages et de démembrements, de camisole et de vitriol, de prophéties — « à travers les Spirales torturantes des Sphères qui peuplent les Eternités » —, de listes établies des Initiés, des « secrets de magie pure », depuis le « temps de Ramsès II, des Mages Chaldéens, de Zoroastre et de Moy din Ibr Arabi », de manipulations, gesticulations et malédictions émanant des succubes du Diable et des suppôts des Ténèbres

 

     On se félicitera, peut-être, que la lettre (celle-ci aussi pulsée en majuscules bâtons) à André Gide (5, rue Sébastien Bottin, Paris 15 juillet 1939) ait été, donc, stoppée, retenue, détournée, censurée, « collectionnée », non remise à son destinataire parmi dautres joyeusetés se déployant sur deux pages :

     [] ET CEST AVEC CE SECRET QUE TU FAIS SEMBLANT DEPUIS CINQUANTE ANS QUE TU PUES LURINE NAUSEABONDE ET LE RANCE DE TES DENTS CARIEES PAR TROP DE 69 AVEC DES HOMMES (ET DES FEMMES AUSSI, TU ES TROP VIEUX ET TU NE CHOISIS PLUS) [].

 

      Ecrites entre le 17 octobre 1937, lettre adressée au Consul de Grèce, où Artaud se déclare grec, née à Smyrne de parents grecs (« je suis caricaturiste de mon métier et jai réalisé de nombreuses affiches et publié beaucoup de dessins dans de grands hebdomadaires français », parmi quelques-unes des métamorphoses à vue que commet le Momô), signée « Antoneo Arlanapulos », et celle du 31 décembre 1942 adressée à sa mère/ fille Euphrasie (« je ne peux avoir de mère, et se dire ma mère en ce monde cest minsulter. Je nai dautre mère que la Vierge Marie. [] Ma fille Euphrasie menverra des colis de nourriture du monde révolutionnaire des Bohémiens et elle viendra me voir ici en chair et en os ici à votre place »), signée « Antonin NalpasJ.C. »,

      soit depuis le retour dIrlande (après l’épisode mystique dit « de la canne de saint Patrick », celle qui lui fut dérobée, lune des stations du chemin de la Passion A.A.), son arrestation au Havre, et jusqu’à son transfert pour lasile de Rodez (où exerce le docteur Ferdière), où les lettres se feront tout soudain plus apaisées ;

      soit cinq années dinternement (asile de Quatre-Mares, Sotteville-lès-Rouen ; hôpital Sainte-Anne, Paris ; asile de Ville-Evrard, Neuilly-sur-Marne) durant lesquelles les « asiles de fous » le décrivent comme « violent et dangereux » ;

     période incontestablement la plus délirante, la plus « frénétique », la plus caricaturale et la plus caricaturée, et tandis que le monde bascule puis est en guerre et quArtaud quasi nen dit goutte ;

      (le sordide état des institutions psychiatriques durant la deuxième guerre est aujourdhui renseigné, les internés y mouraient littéralement de faim ; Artaud, lui, roide monstre d’énergie, oppose incessamment la plus véhémente et enragée protestation à son internement) ;

       — cette lettre à Jacqueline Breton-Lamba (7 avril 1939, témoignant dune « autre » lucidité — ou « sain Artaud » ?) :

        « Je suis un fanatique, je ne suis pas un fou. Je ne veux plus de lordre moderne qui ne vous mène quau chaos. Je me suis laissé librement arrêter dans un esprit que vous ne pouvez plus comprendre [] Car le monde moderne est impie, et je ne supporterai jamais sa pourriture, et le peuple sera toujours avec moi. Comme il le fut quand il mappelait Saint-Artaud ! Jai été empoisonné à Rouen, jai été empoisonné et encamisolé à Sainte-Anne ! On ne ma pas eu et on ne maura pas et dites-le bien aux Initiés ! ».

 

      Par rage & pulsion, de nombreuses lettres, dont dheureux fac-similés donnent une idée physique : des trous, déchirures, décharges violentes impulsives, taches dencre par infusion, brûlures de briquet ou de cigarette ou quelle injection par quelle piqûre de quelle seringue ? , dont certaines évoquent irrésistiblement ces cartes de pirates de l’île au Trésor enfermées dans le coffre-fort du mort, perforées, performées, coloriées au crayon de couleur

   — le gâchage du « subjectile », sur lequel avait insisté J. Derrida :

     « La page est salie et manquée, le papier froissé [] que je pouvais sonder, tailler, gratter, limer, coudre, découdre, écharper, déchiqueter et couturer sans que jamais par père et mère le subjectile se plaignît » —

     usant des majuscules, des menaces, des soulignés (de une à cinq fois), des flèches, des écritures marginales, de la mise en page, en feuille, en scène, de la douleur et du manque, abusant des signatures et des généalogies ;

     comme si la lettre en sa matérialité pouvait agir à la manière dun talisman, une poupée-fétiche percée d’épingles pour un pelote-paquet de malédictions, dune recette efficiente de sorcier sortie dun Grand ou dun Petit Albert , d’une jaculation de sorcière, constituait bien un objet à n dimensions.

 

      Le tout enté sans crier gare par des extraits de dossiers médicaux d’« Artaud le crevard » (MBK), des bulletins diagnostiques établis par des médecins de la Faculté, tel ce « certificat de quinzaine du 19 mars 1939 », du docteur Chanès, Ville-Evrard, ainsi rédigé :

     [] Il nest quun poète qui a voulu réaliser sa conception révolutionnaire du monde. Parfois au lieu dexprimer comme des certitudes ses interprétations les donne comme des hypothèses (délire de supposition). « Je me demande si la Prophétie existe et si nous navons pas tous été victimes dune monstrueuse hallucination. » Ancien toxicomane présente un état dexcitation psychique richement coloré par un puissant débordement imaginatif ayant déterminé de sévères troubles de la personnalité. A maintenir *.

 

(* Nous ajoutons les gras.)

 

     Et jusqu’à ces pastiches suprêmes du langage, médical, psychiatrique, nosographique, lequel tente pourtant une description, une semblance dapproximation

     (pensons ici à ces lettres initiales, séminales, à Jacques Rivière : « ces vices de forme, ce fléchissement constant de ma pensée, il faut lattribuer non pas à un manque dexercice, de possession de linstrument que je maniais, de développement intellectuel ; mais à un effondrement central de l’âme, à une espèce d’érosion, essentielle à la fois et fugace, de la pensée… », 29 janvier 1924),

     un tâtonnement, un effort de transcription, un essai de plus, une farouche volonté de se faire entendre, malgré tout, à mille lieues dun quelconque renoncement :

     « Jai été soumis pendant toute la nuit à la plus infernale attaque denvoûtements et bains de feu ou de froid, en configurations astringentes, exacerbantes et calcinantes, en gels démagnétisants des moëlles, du cerveau et des nerfs, en ruptures de communication entre tous mes plans psychiques, ou nervo-psychiques, en bloquages forcenés de tous réflexes, en décentration vertigineuse du moi, et en arrachement de la sensibilisation au moi, en écrasement et en émanciation de la Volonté dans les réflexes et dans le moi, en foudroyantes stupeurs et en bloquages de la rage qui m’étranglait [] ; et vers le matin et dans mon sommeil même cest lidéation qui a été attaquée, par décollement de la sensibilité même et de la lumière de toute impression et de toute image dans mon cerveau [], mon cervelet était devenu un vide où la magie pompait sans arrêt. »

(11 juin 1939, au docteur Fouks)