Ariane Dreyfus de Matthieu Gosztola par Tristan Hordé

Les Parutions

17 mars
2013

Ariane Dreyfus de Matthieu Gosztola par Tristan Hordé

La collection "Présence de la poésie" veut combler un vide dans le domaine des monographies concernant les poètes contemporains, et le volume consacré à Ariane Dreyfus est un exemple convaincant de la manière dont on peut introduire à une œuvre. Matthieu Gosztola développe quelques thèmes présents depuis les premiers textes, propose une abondante anthologie de presque 200 pages, dans laquelle s'insère un cahier de photographies préparé par Ariane Dreyfus, réunit des études à propos de quelques recueils (y compris deux lettres de Stéphane Bouquet adressées à l'auteure), établit une bibliographie précise comprenant aussi les articles critiques (manquent seulement quelques dates de publication). Le choix de poèmes, parcours dans la douzaine de livres publiés, ne peut qu'inciter à lire ou relire l'ensemble.

   Comme il a pu lire le manuscrit de La lampe allumée si souvent dans l'ombre, paru chez Corti en janvier 2013, Matthieu Gosztola suit au plus près les entretiens et les analyses d'Ariane Dreyfus -et il nourrit sa réflexion d'extraits, au point souvent de passer sans heurt de sa prose à la citation, qui est toujours plus un point de départ qu'une illustration. Il insiste d'entrée sur ce qui donne à l'ensemble des livres son unité, le fait que « l'écriture [permet] d'être soi-même, sans aucun obstacle ». Les poèmes ne sont donc pas exhibition de la joie ressentie lors de spectacles ou à l'écoute d'œuvres musicales aimées, pas plus que des souffrances vécues — violences faites à autrui (la pendaison d'une jeune iranienne) ou blessures difficilement refermées de l'enfance : « Écrire de la poésie, c'est garder les yeux grands ouverts, dans le noir, mais sans terreur, et cette non terreur, ce calme, équivalent à une lueur », écrit Matthieu Gosztola. C'est dire le refus d'Ariane Dreyfus d'être passive devant le réel : il y a toujours volonté de construire et d'atteindre un accord avec soi-même, de vivre son unicité. C'est à cette condition qu'elle peut regarder le monde, les choses qui « demandent notre regard, et notre regard, c'est notre corps entier qui le porte. »

   Ce corps, il s'accomplit quand il rejoint l'Autre ; c'est pourquoi la danse — les corps ensemble —, le cinéma — les visages proches, comme "offerts" — sont indispensables pour vivre ; c'est pourquoi la liaison d'amour « nous libère de l'emprise que nous avons douloureusement sur nous-mêmes, emprise qui fait que nous sommes tenus en éveil dans la crainte de voir les choses nous échapper. » Matthieu Gosztola analyse dans le détail ce qu'est l'amour, qui implique l'écoute et vivifie le sens du mot "ensemble", celui de "plaisir", "étreinte", "caresse", "désir". Le recours à Sartre et à ses développement sur la séduction dans L'Être et le néant ne me semblent pas, ici, ajouter à l'approche précise faite à partir des poèmes ; on suivra sans cette béquille les pages de Matthieu Gosztola consacrées à la place de l'homme dans la relation d'amour ou au statut particulier, et essentiel, du visage qui est « le point le plus pur de jonction entre soi et l'autre [...], parce que, par le biais du visage, par le visage pourrait-on dire, qui est signification, l'autre est envisagé par-delà la perception, dans la vérité du ressenti qui est la seule vérité qui soit. »

   Le poème d'Ariane Dreyfus, lieu de rencontre, accueille tout visage, donc tout lecteur ; il est aussi lieu de citation et contient les poèmes des autres — cette ouverture explique l'activité de lecture, prolongement de l'écriture. Il se veut lieu de passage, cherchant toujours à « retranscrire quelque chose de l'humain ». C'est pourquoi la poésie d'Ariane Dreyfus s'élabore à partir de la langue commune, pourquoi s'y exprime sans détour le plaisir du conte, de la comptine, des livres de l'enfance, pourquoi l'enfance y est largement présente : « elle renvoie à la vie, au mouvement sans fin », elle est le « lieu d'expression de la simplicité, d'un accord profond entre le geste et le visible ».

 La mise au jour des thèmes de la poésie d'Ariane Dreyfus et leur classement se construit en privilégiant toujours les textes, et il faut saluer cette attention critique de Matthieu Gosztola. Il établit des relations avec la poésie d'Isabelle Pinçon ou de Stéphane Bouquet, il cite Barthes ou Levinas pour mieux faire comprendre la complexité des textes, il rappelle le rôle qu'a joué James Sacré dans le mouvement vers l'écriture et, de plus, l'essentiel de l'étude repose sur une sympathie avec l'œuvre, ce qui apparaît à plusieurs endroits dans la rédaction. On lit en effet souvent une prose qui, sans oublier son objet, appartient plus au poète qu'est Matthieu Gosztola qu'au critique littéraire classique.