Art Press 2, ce que l'art fait à la littérature par Guillaume Condello

Les Parutions

12 oct.
2012

Art Press 2, ce que l'art fait à la littérature par Guillaume Condello

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La littérature après la

littérature

 

 

       C’est maintenant quelque chose de connu : la poésie n’a rien à voir, au moins à l’origine, avec la littérature. Elle est d’abord une parole proférée, dans un certain contexte, un certain lieu, une improvisation bien souvent – la récitation viendra plus tard[1]. Elle n’est pas ce cristal transparent, finement ciselé mais mort, que l’on contemple sur le fond blanc des pages, comme on observe les espèces disparues de quelques plantes fossiles dans un herbier. Autrement dit : la poésie ne se trouve pas (toujours) dans les livres.

       Le dernier numéro d’Art Press 2, dont la direction a été confiée Jérôme Game, explore, en un sens, cette question. Il s’interroge sur la manière dont l’art contemporain influence la littérature, en réfléchissant aux dispositifs que permet le Mac/Val. Le poète-performeur, qui s’intéresse depuis longtemps aux perturbations qui viennent miner la langue, de dedans ou de dehors, a été invité à une résidence durant l’année 2011 dans ce musée installé à Vitry-sur-Seine. Ce numéro D’Art Press 2 rend compte de la résidence : l’auteur l’a pensée comme un moment de production (il y a travaillé à l’écriture de plusieurs textes) et de réflexion sur la littérature et l’art contemporain.

            Ont été ainsi invités des poètes, mais aussi des critiques, des artistes, pour venir proposer des parcours au sein du musée, choisir une œuvre et redéployer, face à elle, une parole. Car, et c’est sans doute une des choses que nous montre cette résidence, la parole poétique – et critique – s’inscrit à nouveau profondément dans l’espace : lectures, performances, mélange de poésie et de musique – les cadres traditionnels de l’édition, qui déterminent la production et la circulation de l’écrit, sont depuis quelques années de plus en plus mis à mal par une pratique de la poésie qui renoue avec ses origines ; elle se présente à nouveau comme une parole ré-itérée, une reprise, une multiplication des échos, sans origine – et c’est le mythe de l’Ur-texte qui en prend un coup.

            De même, la présence du corps se fait plus sensible : si le lecteur ou le performeur incarne littéralement son texte, c’est pour donner un rythme particulier à la phrase dite, et accentuer la puissance des effets de mise en scène de cette parole. Dans la relation de face à face avec l’œuvre, mais aussi avec ceux qui sont là, devant lui, le locuteur fait passer bien autre chose que des informations. Le projet de résidence de Game a ainsi permis de rendre à la parole poétique et critique, en même temps que sa chair, sa performativité : dire est à nouveau faire, interagir, faire circuler des affects, communiquer des mouvements [2].

            En somme, la parole se trouve re-située : dans l’espace de sa profération, dans un corps, dans un contexte, historique autant que social et politique, ou sociologique. Et de ce point de vue, le projet initial du Mac/Val, qui s’est voulu dès le départ une sorte d’utopie sociale (de l’art pour les quartiers déshérités de Vitry-sur-Seine), constitue le lieu parfait pour un tel projet : paroles adressées à des « populations » qui ne les écoutent guère, l’art et la littérature contemporains intègrent ici à leur propre élaboration cette inscription paradoxale dans un espace de réception problématique.

       Ce que l’art fait à la littérature, ce n’est donc pas uniquement de lui donner des supports à méditation, ni de lui proposer des dispositifs lui permettant de se mettre en scène et de se recontextualiser – même si l’on trouve dans ce numéro d’Art Press 2 de belles pages où un auteur, comme dans le cadre de la résidence, livre les points de contacts entre son travail d’écrivain ou de critique, et les effets qu’une œuvre d’art peut produire sur lui et son travail – c’est, au-delà, mais grâce à cela, un retour à ses origines historiques, et surtout à son effectivité. La mort de la littérature ? Peut-être, mais pour une nouvelle renaissance (nous laissons ceux qui le souhaitent rajouter ici une majuscule).



[1] Cf. Florence Dupont, L’invention de la littérature, Paris, La Découverte, 1994.

[2] Cf. Les célèbres analyses de la notion de performatif par Austin dans Quand dire c’est faire, Paris, Seuil, 1970.