Avis de faits et de méfaits de Norma Cole par Tristan Hordé

Les Parutions

30 oct.
2014

Avis de faits et de méfaits de Norma Cole par Tristan Hordé

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

   Jean Daive (que Norma Cole a traduit en anglais) a choisi des poèmes dans deux recueils publiés en 2009 aux États-Unis, 38 dans 14000 facts et 23 More facts, auxquels s'ajoute en ouverture un poème en mémoire de Derrida. Dans sa présentation, il définit ces faits comme des « bris et débris, somme implosée d'une existence en son commencement » ; c'est dire le caractère disparate des énoncés : dans ces poèmes courts de trois (parfois quatre) strophes, chacune le plus souvent entre deux et quatre vers, le monde apparaît en effet souvent comme un ensemble d'éléments sans aucun lien les uns avec les autres.

   Le lecteur avance dans le livre en passant d'un contenu à l'autre, du "nous" au "je", avec des changements incessants d'éclairage, et il connaît dans quelques poèmes une difficulté à comprendre comment associer les éléments des vers, ou plutôt il s'aperçoit que plusieurs solutions sont possibles et qu'elles sont à accepter ensemble ; dans « éclats de pensée / alignés // petits navire / ils s'illuminent », "alignés" qualifie aussi bien "éclats" que "navires", et le statut de "ils" est également ambigu, le pronom renvoyant à "navires" ou à "éclats". Ailleurs, il est impossible de lier deux vers successifs qui renvoient à des réalités éloignées, comme dans la suite « ombres gris foncé» / met-il des jambières ». Ici et là, le lien entre deux vers pourrait être fait, mais l'absence de contexte conduit à les délier et à lire des faits isolés : « N'attends pas que je dise autre chose / Terre brûlée ingrate ». À côté de ces passages brutaux, des vers sont inachevés, suspendus, comme si le fait n'avait pu être saisi entièrement ou qu'un autre avait pris plus d'importance et avait supplanté sa perception. Le trouble est entier quand ce qui est dit — ce qui est dit est un fait — n'est pas interprété correctement, que "il" comprend A au lieu de B.

   "Il" ? Quels personnages apparaissent dans l'accumulation des notations ? Dans la plupart des poèmes, les faits sont donnés sans être pris en charge, mais dans une partie d'entre eux un "je" et un ""tu" sont introduits, un "nous" livre une donnée personnelle (« Nous avons / toujours été // un village / baleinier ») : autres faits que ces discours rapportés, bribes arrachées au flot des paroles. La présence d'allusions à des poètes (Éluard, avec « terre bleue ») et à des personnages de la mythologie gréco-latine (Hermès, Vénus) élargit le champ du monde et renvoie aussi au passé — « Vénus, une tranche / de temps / au-delà des mots ».

   Le rassemblement de faits, leur accumulation ne font pas que tenter de restituer quelque chose des cahots de la vie, de donner ainsi un sens à des milliers d'éléments disjoints : ils interrogent la manière de vivre le temps. Après l'observation d'oiseaux qui se déplacent dans un arbre, vient la question « [...] quand / commence / le passé  ? » et un essai de réponse, « quelque chose // en suspens / qui fut / est loin ». Reste une inconnue, comment aller du passé au présent ? pas de continuité, seulement une divagation continue, une absence de narrativité : réunir des faits, quels qu'ils soient, ne pas se soucier de les ordonner, livrer un « récit infini » ; Il y a toujours la possibilité de dire alors même que l'on vit le monde comme défait, « Les limites de la / langue ne sont pas / les limites de ce / monde dévasté ». Et l'écriture impose une unité, toujours fragile sans doute, mais réelle ; à côté de la récurrence du verbe "tuer" et de faits tragiques s'imposent d'autres notations relatives à la musique et à la lumière (« illuminer », « étoiles », « source lumineuse », etc.)