Bambi Bar de Yves Ravey par Maryline Desbiolles

Les Parutions

17 déc.
2007

Bambi Bar de Yves Ravey par Maryline Desbiolles

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"Tous coupables", dit l'inspecteur général au policier Mattéi joué par Bourvil dans "Le cercle rouge" de Jean-Pierre Melville. Yves Ravey pousse cette sentence encore plus loin en faisant du héros justicier de "Bambi Bar" le suspect N°1, le coupable désigné, le premier coupable. Etranger, trouble, menteur, monsieur Rebernak a tout pour plaire. La voiture, élément majeur du roman, des romans de Ravey, la voiture qui véhicule le récit et le transporte au sens fort du mot, ici une Ambassador 72, porte la trace de l'accrochage avec la bicyclette rouge d'une jeune fille qu'il est en outre soupçonné d'avoir agressée dans les vestiaires du Bambi Bar et qu'il observe à la jumelle depuis chez lui.
L'ambassadeur de ce que l'on n'ose plus appeler le "bien" ne peut rester sur son quant-à-soi; il est littéralement marqué, touché, comme on le dirait d'un fruit.
La jeune, très jeune fille, se produit dans un peep show, et le justicier doit se faire voyeur, violent, et finalement meurtrier, pour la délivrer. Le justicier n'est pas un ange, il est obligé de se corrompre, de se mouiller jusqu'au cou pour sauver ce qui reste d'enfance. Il est proche à toucher du patron de cette boîte où sont exploitées et détenues les petites filles, proche à toucher de Valério qui vient d'ailleurs du même village que lui, de l'autre côté de la frontière. Malaise de cette fraternité fallacieuse, de ce partage dégoûtant des "racines" qui perdra d'ailleurs Valério. Sa punition sera à la mesure d'un personnage qui fait voler en éclats toutes les images qui nous fondent, à commencer par celle du père, lui qui prétend s'occuper des petites filles bien mieux que leurs vrais pères, alors qu'il couche avec elles et les prostitue.
Ce n'est pas par hasard que j'ai pensé au "Cercle rouge" dont le dernier roman de Ravey possède la précision, le resserrement (qui évoque aussi la contraction de la mâchoire devant ce qui fait horreur), et la très pudique métaphysique. La belle mécanique, le récit bien huilé de "Bambi Bar" rendent d'autant plus poignante la fraternité perdue. La voiture roulera toute la nuit, courageusement, inutilement peut-être, car le trou menace de l'engloutir. Il n'y a plus de lointain merveilleux, plus de Zanzibar, mais des bouges à l'écart où la vieille humanité tourne un peu le dos pour dévorer des enfants.