Cette histoire n'est plus la nôtre mais à qui la voudra de Jean-Jacques Viton par Éric Houser

Les Parutions

02 déc.
2016

Cette histoire n'est plus la nôtre mais à qui la voudra de Jean-Jacques Viton par Éric Houser

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« il y aura toujours une action insaisissable »



L’histoire qui apparaît dans le titre du dernier livre de Jean-Jacques Viton (cette histoire / n’est plus la nôtre / mais à qui la voudra), quelle est-elle ? On hésite à répondre de manière tranchée « ceci » ou « cela » (histoire individuelle, histoire transindividuelle, histoire au sens de l’Histoire, histoire au sens du récit, du conte…). Une réponse paresseuse serait de dire que c’est un peu tout cela, un peu de tout cela, cette histoire qui n’est plus la nôtre. Mais on hésite tout autant à dire que c’est seulement ceci, ou seulement cela. En poésie, un titre n’est jamais fiduciaire, à la différence de la monnaie il n’y a jamais d’équivalence instrumentale entre la valeur d’échange et le chiffre qui est mentionné sur le billet ou la pièce. Et… « la nôtre », qu’est-ce à dire ? La sienne (Jean-Jacques Viton) ou la nôtre, mais dans ce cas qui est ce « nous » (une génération, une classe sociale, les écrivains et les artistes, que sais-je encore) ?

Je retrouve dans ce livre une caractéristique de la poésie et de la poétique de Viton, qui est que ses énoncés ne sont pas assertifs (ils n’affirment pas vraiment quelque chose sur le monde), mais que l’on ne peut pas dire pour autant qu’ils soient expressifs, car ils ne donnent pas vraiment d’indication non plus sur l’état mental du scripteur. Peut-être que c’est un peu comme les deux faces d’un même billet de banque ou d’une même pièce. C’est cette hésitation, permanente, qui fait paradoxalement la force de cette écriture, qui a l’air de ne rien vouloir saisir (et en particulier de ne pas souhaiter spécialement nous saisir, nous lecteurs), et qui pourtant nous séduit, nous attrape, et finalement nous conduit où elle veut. D’une main de maître ! C’est peut-être cela au fond, l’art ? Je rappelle que le mot ars signifie composition, assemblage. Habileté (sollers veut dire habile, le saviez-vous ?).

Mais ce n’est qu’un aspect. Il y a autre chose. L’action insaisissable qu’est la poésie de Viton, elle a l’élégance du désespoir. Voilà une phrase qui n’a pas tellement de sens mais est là pour faire de l’effet, comme un effet de drapé. J’assume ! Dire « c’est élégant », « c’est beau », ou « elle a l’élégance du désespoir » c’est un peu la même chose. Je n’arrive pas à l’expliquer, pour moi de toute façon (et c’est là que c’est un peu compliqué quand même) c’est lié je dirais viscéralement à l’impression que me fait cet homme, Jean-Jacques Viton. Sa posture, sa stature, sa vêture. Son art inégalé de la conversation (comme un pur costume super-bien coupé). La manière de tenir un verre, une cigarette, etc. Gestes, son de voix, regards, rires. Là, dans ce livre, je note la présence quasi-pasolinienne des oiseaux, des oiseaux petits et gros, uccellacci e uccellini. Ce sont un peu ses animaux, ou ses anges peut-être, dans ce livre. Pour ne prendre que quelques exemples (je les aligne) : rossignol (que fait-il ?), hirondelles (il n’y en a plus), aigles noirs (qui rôdent haut immobiles), mouettes (qui vont où pourrissent les os), corbeaux (qui retiennent 4000 mots – ça paraît beaucoup : vous êtes sûrs ?), cygne (sorti du lac), échassier Butor (dans les roseaux)… Le corbeau revient plusieurs fois ce que j’approuve sans réserve, étant mon oiseau préféré.

Les poèmes sont des rectangles justifiés dont la taille croît au fil du livre (plus petits au début, plus grands à la fin – il me semble que le poète italien Andrea Raos avait fait quelque chose de semblable dans son livre Luna velata, cipM Les comptoirs de la nouvelle BS, 2003). On pourrait dire (c’est ainsi que j’ai envie de le dire) qu’il y a de ce fait une aggravation, et quant au « contenu » ça descend bien dans le grave aussi, dans l’absurdité tragique ou la tragédie absurde de l’histoire universelle et de l’histoire naturelle, meurtres de masse, disparition des espèces. Dans le grave, dans le sinistre : « cette sinistre histoire n’est plus la nôtre mais à qui la voudra » (dernière ligne du livre). Les textes sont distribués en deux parties : I. Une ombre sans ombre, II. Sa voix est celle d’un fantôme, qui pourraient être dites l’une de l’objet, l’autre du sujet (?), mais ce n’est pas si clair, chacune introduite par une photographie d’oiseaux (des aigles on dirait dans la première, tout petits très haut dans le ciel, un pigeon (?) tout seul posé sur une cheminée dans la deuxième.

Voilà, j’ai fini. Lisez ce livre, vous l’aimerez. Il vous rendra meilleur.