Chaissac, lettres à Jean Paulhan (1944-1963) par Tristan Hordé

Les Parutions

21 juin
2013

Chaissac, lettres à Jean Paulhan (1944-1963) par Tristan Hordé

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    Avec la publication à venir de sa correspondance avec Jean Dubuffet en août 2013 (Gallimard), cet ensemble de lettres à Jean Paulhan (seules dix brèves lettres de J.P. ont été retrouvées) complète heureusement l'édition des textes de Gaston Chaissac (1910-1964) et le lecteur peut désormais apprécier son œuvre écrite. Les lettres, qui contiennent parfois des poèmes — pour la poésie de Chaissac, voir Hippobosque au bocage, repris en 1995 (L'Imaginaire/Gallimard), — sont accompagnées de notes précises, d'extraits importants d'autres correspondances, de reproductions de dessins (parfois partie d'une lettre), d'affiches, de manuscrits. Ajoutons que la qualité de la mise en page met en valeur l'ensemble.

   Qui était Gaston Chaissac ? Avec son père, il avait appris le métier de cordonnier, qu'il n'a quasiment pas exercé ; ses études avaient été limitées, mais s'il écrivait "sans orthographe" comme on le verra dans les extraits cités, cela ne l'empêchait pas d'être un remarquable chroniqueur ; pendant des années il a noté dans sa correspondance de petits faits de la vie quotidienne de son village —faits réels ou inventés — qui, de son point de vue, pouvaient intéresser les lecteurs, et Jean Paulhan l'y encourageait, choisissant des fragments qu'il publiait dans Les Cahiers de la Pléiade, puis dans La NRF. L'intérêt que rencontraient ses lettres lui fit un jour se définir avec humour : « Je crois que j'aurais des chances a me faire un chemin comme écrivain du peuple, j'ai en effet pas mal d'atous dans mon jeu : victime des bourgeois, cordonnier in partibus [...], valet sans appointement chez un croquant, artiste doué n'ayant pas été poussé [...] ». Certain de ne pas réussir dans cette carrière parce qu'il se trouvait « trop nouille », tout comme il échouait à être un peintre reconnu, il se consolait « a cause que les nouilles c'est bon pour mon entérite ».

   

   Peintre resté de son vivant en marge des circuits commerciaux, Chaissac n'avait pas suivi de cours de dessin. En 1946, il désignait son travail, comme celui de Dubuffet, par l'expression "peinture rustique moderne", notion très proche de celle d'"art brut" introduite en 1945 par Dubuffet. « Artiste et charretier manqué », vivant grâce au salaire de son épouse institutrice, il travaillait par nécessité avec des matériaux bien éloignés de ceux du peintre classique, matériaux que l’ « art pauvre » utilisera pour d'autres raisons dans les années 1980. La pauvreté matérielle de Chaissac aiguisait son goût des expériences : il projetait, par exemple, de fabriquer des collages avec des débris de cuir, peignait des empreintes d'épluchures ou construisait des sculptures à partir de racines. Aidé par Gleizes, reconnu par Lhote, Dubuffet, Paulhan, Queneau, il évoquait avec amertume l'absence de vente de ses tableaux et l'indifférence des galeristes ; il écrivait en 1949 : « Je mange évidemment quand même mais un pain plutôt amère ». Chaissac avait bien des raisons d'être révolté par ses conditions de vie difficiles, mais s'il lui arrivait d'écrire qu'il allait cesser de peindre, son découragement ne durait pas, sa curiosité intacte devant les choses du monde : passant quelques jours à Paris, il observa longuement et commenta un dessin à la craie sur un trottoir ou s'arrêta devant une caisse à fleurs recouverte d'une mosaïque faite de débris de vaisselle.

   Il savait bien qu'il aurait pu avoir un meilleur sort, celui des artistes parisiens qui « s'en sortent. Et sans turbiner comme la classe ouvrière ». Cependant, pour lui, seule la vie à la campagne lui permettait de créer : la vie uniforme sans le « moindre relief » y multipliait la force des émotions ; or pour qu'une œuvre d'art existe, « il est indispensable qu'une émotion préside à sa naissance ». À partir de ce choix, il avait des positions sur la vie en société. Pour vendre les tableaux, il aurait souhaité former une véritable coopérative d'artistes, en éliminant le passage par les marchands. Par ailleurs, il était persuadé que les "dons" sont également partagés et qu'il fallait seulement les encourager pour qu'ils se développent, répétant que « nombre d'hommes du peuple savent s'exprimer », mais que personne ne se souciait de ce qu'ils ont à dire. Il avait partagé la vie des plus exploités, les ouvriers agricoles, à l'occasion palefrenier dans une ferme, et savait que « domestique de culture c'est ce qui se rapproche le plus de l'esclavage » ; pour cette raison, il rêvait en 1947 que soit établie une « carte de terre » pour attribuer à chacun un terrain et permettre l'autosuffisance. Il fustigeait aussi, bien avant la guerre d'Algérie, la sottise qui maintenait les Algériens dans la colonisation et il s'élevait violemment contre le fait qu'étaient traités « avec désinvolture, en parents pauvres » les Romanichels — les "Roms" d'aujourd'hui... — parce qu'ils étaient « des hommes libres, et non de méprisables asservis ».

   On a rangé Chaissac dans la case "anarchiste". Mieux vaudrait voir en lui un homme à l'écart, qui jugeait gens et choses sans prévention : il approuvait Freud qui associait religion et névrose parce que cela confirmait ses observations. Sans illusion sur ce que sont les relations avec autrui — « vous savez que les hommes sont féroces », écrivait-il à Paulhan — il a toujours gardé un esprit ouvert, généreux, combatif : son commentaire devant l'absence de mélancolie d'un paralytique définit son attitude devant la vie : « Il est vrai que s'il fallait faire de la mélancolie pour de la paralysie ça n'en finirait pas car nous sommes tous paralysés ici bas, plus ou moins ».