Chronique des sentiments d'Alexander Kluge par Jean-Paul Gavard-Perret

Les Parutions

13 avril
2016

Chronique des sentiments d'Alexander Kluge par Jean-Paul Gavard-Perret

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      La littérature n’est pas un simple outil pour montrer l'homme en situation devant l'intolérable vide. On le sait depuis longtemps. Si l’auteur se contente de ce seul constat il ne joue en rien sur le système nerveux de l'époque. Et en dépit d'une certaine violence, le corps reste sagement canalisé dans un brouet convenu tiré du seul esprit.  Il ne répond même pas à l'injonction d'un Beckett qui dès 1937 demandait à son apparition à travers une langue capable de « forer des trous, l'un après l'autre, jusqu'au moment où ce qui est caché derrière, que ce soit quelque chose ou rien, se mette à suinter à travers. Il m'est impossible d'envisager un idéal plus grand pour un écrivain d'aujourd'hui ou alors la littérature va demeurer à la traîne ». 


       Au corps du monde Alexander Kluge répond par une œuvre masse conforme à l’idée de Beckett. Ce fleuve est excentré, décentré, morcelé. C’est comme un corps de femme, un corps sans l’organe du dehors, sans la loi et le phallus. C’est un corps homogène, androgyne, mais aussi un  corps éclaté. C’est sans doute pourquoi il reste difficilement récupérable. On ne peut guère l'embaumer. Mais il est tout aussi difficile de l'enserrer dans des bandelettes afin qu'il demeure muet. Son emprise,  son ordre ou ses contrordres apostrophent. Kluge y cogne sans que son livre devienne une boîte magique devant laquelle il faille se prosterner. C'est un brûlot, une énigme, une machine infernale dont les explosions ne font que commencer. Elles sont à venir face à celles du monde, rien ne sert de se boucher les oreilles, tout finira par éclater.

       Élève d’Adormo et avocat à l’origine, son maître philosophe estima qu’il lui serait  impossible d’être écrivain parce que juriste... Il envoie le futur auteur auprès de Fritz Lang, en pensant que le cinéma lui passerait l’envie de littérature. Il fut donc  l’assistant de Fritz Lang sur « Le Tombeau hindou » avant de commencer sa propre carrière.  Auprès du maître si maltraité en Allemagne, il apprend  «  ce qu’est un génie et comment on détruit son travail ». Plus tard Alexander Kluge est un des signataires du « Manifeste d’Oberhausen » qui réforme le cinéma allemand et réinvente les outils de production. Le cinéaste a réalisé de nombreux courts métrages et documentaires et dix longs métrages :  Nouvelles de l'idéologie antique, Le complexe d'Allemagne, Fruits de la confiance . Néanmoins Kluge ne renonce pas à l’écriture même s’il a d’abord fait du cinéma. Mais dit-il « comme on écrit des livres ». Quant à ces derniers il les a créés - selon la formule de Peter Weiss - « avec les moyens de cinéma ».

       Son livre, en sa masse, devient autant  matière que sens. La première lui donne la palpitation du vivant. Hors de tout "grasseyement" un tel texte dans sa multitude de segments  montre au plus juste une "ob-scénité" qui refuse toutes figures attendues. Le tout par ellipses et laps qui sont autant de "soupirs".  Au besoin il montre moins pour montrer mieux en harmonique et dissonance dans l'infini des fluctuations. Le texte marque le nécessaire écart sans quoi rien ne fonctionne : ni la douleur (séparation), ni la jouissance. Il donne passage. Il est prélude et  fin. Et l’auteur prouve qu’il est impossible de penser la littérature autrement qu’en ce retournement.
Le texte permet  d’entrer dans la capacité de raisonner par ce qui  n’échappe pas à certaines images dont, tel un Warburg, Kluge fait la nomenclature. Certains appelleraient cela le "masochisme" de la littérature. Mais ce "masochisme » est nécessaire pour voir tout ce qui est caché sous les paroles-apparences et les discours optiques qui les proposent. L’auteur crée le rapport essentiel du corps au désir, du corps à l'absence par ses "ponts jetés" lorsque les segments de texte à la fois s’amoncellent et s'écartèlent jusqu'à la rupture. Chacun crée  une arborescence qui circule de pages en pages pour mieux tenter d'inscrire le manque (à jouir) non seulement de l’Allemagne mais de toute la culture occidentale.  A nous de s'avoir qu'en faire et  y découvrir bien plus qu'un enfer.