Crâne chaud de Nathalie Quintane par Éric Houser

Les Parutions

18 oct.
2012

Crâne chaud de Nathalie Quintane par Éric Houser

 

 

En avant la musique !

 

 

 

 

Avec Crâne chaud, Nathalie Quintane prend un risque que bien peu prennent. Celui de la liberté : c’est un mouvement que, je crois, l’on n’est capable d’entreprendre que passé un certain nombre d’années, et de livres. Car il suppose une somme d’expériences en tous genres, tous domaines confondus (expériences de lecture et d’écriture, expériences de vie, surtout). Là, NQ nous (nous, écrivains, lecteurs, littérateurs de tout poil) coiffe au poteau. Nous voici rapprochés du titre de son opus, car il s’agit bien de cavaler en tête, et en tête, si possible avec non pas une, mais plusieurs longueurs d’avance. J’avoue être dans l’embarras, car il y a tellement de choses dans ce livre que je ne sais pas par quel bout le prendre… Contrairement à ce que l’on pourrait croire en lisant (ce que vous venez de lire), Nathalie Quintane n’a pas la grosse tête. Pas du tout. En fait, elle se montre (ce n’est pas la première fois que j’ai cette impression) comme la jeune fille moderne d’un livre de Gombrowicz, Ferdydurke dans mon souvenir. Il y a quelque chose chez elle de toujours frais et enthousiaste, qui moi m’émeut beaucoup. C’est je le suppose une qualité commune aux grands chercheurs. Et comme l’on sait, quand on cherche on n’a qu’à se baisser !, car tout est là. Tout est là, sous vos yeux, sous vos pieds. Et (pour moi), c’est ce qui est le plus propre de ce que je n’hésite pas à appeler le génie. Le génie n’a rien à faire avec une qualité personnelle quelconque, un talent, un don. Le génie est le plus commun (demandez à Wittgenstein). Comme l’a écrit magnifiquement en 1940 Gertrude Stein (notre Sainte), « le chef-d’œuvre c’est de savoir qu’il n’y a pas d’identité et de produire alors que l’identité n’est pas » [1] (ce n’est pas tout à fait la même idée, mais c’est assez proche). Bon. Mais enfin, de quoi est-il question (je perçois votre impatience) ? Il est question du sentiment sexuel et de ses avatars contemporains. Et pour traiter de ce sujet, pour parler de Q, NQ a choisi l’angle de la conversation, entre autres. Elle converse avec une amie (que d’aucuns auront reconnue, mais chut !), et elle relate des conversations radiophoniques d’auditeurs.trices avec Brigitte Lahaie (oui, Brigitte Lucille Jeanine Van Meerhaegue, animatrice de radio et ancienne actrice française de film pornographique, née en 1955 à Tourcoing, Nord). Mais quand on a dit cela, on n’a rien dit. C’est beaucoup plus difficile à décrire, car la méthode de Nathalie Quintane (et il y en a une, qui inclut son propre discours) est plus fine que géométrique. Elle ne procède pas par déduction (bien qu’elle se déclare spinoziste), mais plutôt par arborescence. Son sujet est complètement tenu (bien en mains !), mais elle sait suffisamment lâcher la bride, et se lâcher (comme on dit vulgairement), tout court, pour aller dans diverses directions, guidée peut-être par la maxime de Diderot (mes idées, ce sont mes catins). Là je cite Roberto Calasso[2], parce que ce qu’il écrit à propos de Diderot (à propos des Salons) me semble particulièrement bien convenir aussi à Nathalie Quintane : « Diderot n’avait pas une pensée à proprement parler, mais il avait la capacité de faire jaillir la pensée. Il suffisait de lui donner une phrase, une interrogation. De là, s’il se laissait aller à son automatisme impétueux, Diderot pouvait parvenir n’importe où. Et, dans ce trajet, découvrir beaucoup de choses. Mais il ne s’arrêtait pas. Comme s’il ne savait pas ce qu’il découvrait. Parce que ce n’était qu’un passage, une accroche parmi tant d’autres. Diderot était le contraire de Kant, qui devait légitimer chaque phrase. Pour lui, chaque phrase était infondée en elle-même, mais acceptable si elle poussait à aller plus loin. Son idéal était le mouvement perpétuel, une vibration continuelle qui ne permettait pas de rappeler d’où l’on était parti et qui laissait le hasard décider du point où s’arrêter ». Ne croyez pas que cela (cette méthode de la non-méthode, expression que j’emprunte à Jérôme Game) n’exige aucun effort, de l’auteur puis de son lecteur. C’est le travail. Mais il y a aussi un gain de plaisir, incalculable et évidemment variable, selon la complexion intellectuelle et sensible de chacun.e. Ensuite, il serait facile (d’aucuns ne manqueront pas de se livrer à cet exercice) de stigmatiser chez Nathalie Quintane une propension à l’intellectualisme (reproche formulé, toujours, par les paresseux). Rien que son titre (le crâne, échauffé, produit un jus)… Ce serait une confusion idiote, à mon avis, car quand on la lit bien, l’on est immédiatement saisi par un sentiment de la langue (il a au moins écrit cela de bien, ce titre, Richard Millet), qui nous promène dans un perpétuel mouvement, tant syntaxique que lexical. NQ s’y entend. Et surtout, cela ne serait pas faire justice du fait qu’en ce qui concerne le sexe, c’est dans la tête (et dans le langage, d’abord) que ça se passe. N’importe quel béotien de la psychanalyse (mais aussi, de la philosophie analytique la plus basique) le sait très bien. Me voilà parvenu au terme, avec une observation finale sur, justement, la congruence du propos quintanien avec certains des topoï lacaniens les mieux passés à la postérité (veuillez m’excuser, c’est ma contrainte actuelle). L’imaginaire (premier, ou plutôt second Lacan, celui du stade du miroir) : « J’ai longtemps cru qu’il n’y avait que deux possibilités : ou les sentiments sexuels de l’autre s’adressent à moi, ou ils ne s’adressent pas à moi (soit tu m’aimes, soit tu ne m’aimes pas). Je dirais, aujourd’hui, dans Crâne chaud, que le moi ici se confondant avec la représentation vestimentaire qu’on en donne (sur une silhouette), l’alternative peut être corrigée en : est-ce que tu aimes mon pull ou pas ? Il n’y a guère qu’entre douze et dix-sept ans qu’on a l’honnêteté de le reconnaître et d’assassiner pour un pull, sous les cris d’orfraie des gens de dix-sept ans et demi qui font mine de ne plus comprendre alors qu’ils auraient vitriolé quelqu’un pour un beau pull six mois plus tôt » (page 92). La puissance de la parole (oui, ce ne sont pas les écrits qui restent, mais les paroles) (Lacan de toujours) : « Il y a beaucoup de choses, dans l’amour, qui se passent dans ce qu’on dit plus que dans ce qu’on fait, parce que les paroles sont aussi des actes… elles ont un effet… elles peuvent toucher en plein cœur la personne, bien plus violemment et brutalement qu’une double pénétration – si vous me permettez la comparaison – parce qu’elles touchent l’être même, ce que l’on est » (page 88). 

 

 



[1] Gerhard Merz, bianco rotto – le chef-d’œuvre inconnu (livre d’artiste).

[2] Roberto Calasso, La Folie Baudelaire, Gallimard 2011, page 19.