D'après la poésie d'amour d'Éric Clémens par Bruno Fern

Les Parutions

10 févr.
2014

D'après la poésie d'amour d'Éric Clémens par Bruno Fern

 

En 1983, dans le n°15 de la revue TXT[1], Christian Prigent écrivait : « l’arme stylistique principale de Clémens : le dérapage phonique, le dévidement en lapsus des contiguïtés sonores (une sorte de métonymie généralisée) » et c’est une arme encore en état de produire des effets, à en juger par cet ouvrage où l’auteur se livre à une défragmentation des discours amoureux, à l’image (si je puis dire) des dessins d’Anne Leloup où deux pôles oscillent le plus souvent entre des formes closes et leur débordement, exposant un ensemble de rapports entre vides et pleins qui se rejoignent ou ne font que se frôler.

D’après signale d’emblée de tels glissements, de multiples distorsions qui vont des chansons (d’ailleurs aussitôt considérées comme inexistantes : « Rengaine tes dégaines, / y’a pas d’chansons ! (bis) ») au chant puis au mé-chant avant d’en finir avec le dé sans chanté – car il y a indéniablement du lancer là-dedans, des mises en mouvement de la langue, histoire de la rendre plus vivante, loin « des figures, du vassal à l’élu, plus usées que des cordes rompues effilochées malodorantes ! ». Ces dernières, É. Clémens les passe énergiquement au filtre (aussi fin que dé-formant) de son écriture, de l’amour de Dieu à celui de la mère et, majeur ici, celui des amants. Il le fait dans toutes les positions possibles (désir, fusion, désillusion, rupture, etc.), en (em)brassant diverses modalités (dialogues, prose et pièces en vers très variés, du slam à la suite numérique de quarante huitains en vers rimés, sans hésiter à recourir autant à des coupes acrobatiques – « à Rome les vibrements / blancs de / l’in / qui / étude »  – qu’à des alexandrins de facture classique) et en traversant différents domaines de la pensée (donc du langage), notamment la philosophie[2], la psychanalyse et, bien sûr, la littérature qui affleure fréquemment : Dante, Rimbaud, Mallarmé, Proust et beaucoup d’autres. Bref, É. Clémens opère là un traitement qui sied particulièrement à son sujet, du moins en partie, si l’on admet que « ce qui est en jeu dans l’érotisme, c’est toujours une dissolution des formes constituées »[3].

Cela étant, même si ce livre désaffuble drôlement (dans tous les sens de l’adverbe) la dite poésie d’amour, il est mi-fugue mi-raison, prenant au sérieux certaines composantes du sentiment amoureux – ainsi, celles qui touchent à ce je qui affirme aimer (ou pas, ou plus) l’autre : « Qui je, si qui n’est aucun qui précède, ressemble à rien ni à personne qui se présente, qui te ? élève soulevé tu m’apprends le souci de toi en toi la passion, ce qui me hante et se dérobe, l’extrême d’aimer ta déchirure qui ne tient pas à moi – du coup aimer sépare les deux de l’entre, préfère l’absence les divisions. » Enfin, il apparaît souvent écrit d’après l’amour vécu et s’adresse parfois explicitement à celle qui en fut / est l’objet, sachant qu’il est « plus que temps de le dire à l’approche du croque-mort ».



[1] A laquelle É. Clémens a participé pendant plus de vingt ans.

[2] É. Clémens a donné et donne des cours de philosophie dans diverses universités et institutions de Belgique, de France et du Québec.

[3] G. Bataille, L’Érotisme.