D'ici là de John Berger par Maryline Desbiolles

Les Parutions

20 janv.
2006

D'ici là de John Berger par Maryline Desbiolles

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Le Cavalier polonais





Combien de fois avons-nous entendu vanter la singularité des livres et comme elle s'effondre, la singularité de la plupart de ces livres, auprès D'ici là de John Berger. Est-ce parce qu'il n'est pas français (D'ici là est traduit de l'anglais par sa fille, Katya Berger Andreadakis dont le personnage apparaît dans le livre et accompagne le narrateur, John, sur la tombe de Borges à Genève : la traduction, le passage d'une langue à l'autre est à l'œuvre dès le texte original), est-ce parce qu'il est un étranger de l'intérieur (son nom, maintenant, même la nuit, dans ses rêves, se prononce à la française), il vit en France depuis si longtemps, mais dans un village de Haute-Savoie, autant dire au bout du monde ? Est-ce parce qu'il voyage infatigablement ? Sans doute. Mais John Berger n'est pas en quête de singularité, elle lui est donnée de surcroît, comme il ne voyage pas pour se déplacer mais pour ramener ses moutons, ceux qu'il a connus, ses morts, pour compter ses moutons

compter, c'est approcher secrètement autre chose que ce que l'on compte

...bien qu'il sache que...

Le nombre de vies qui pénètrent la nôtre est incalculable.

D'ici là n'est pas un roman, pas un récit, pas un poème, il se moque des classifications littéraires. John Berger est plus proche de Jacob Boehme, le cordonnier alchimiste de la fin du XVIe siècle que de nos romanciers contemporains, si proche que ce livre est allumé et qu'il nous allume (et tous les sens du mot « allume » se bousculent gaiement).
Ce livre n'est pas même un recueil de nouvelles, bien que son découpage puisse nous le laisser croire. Chaque « séquence » qui porte un titre, le plus souvent un nom de ville, ne se clôt pas sur elle-même mais déroule un fil, des fils dont nous retrouverons la trace au cours du voyage : les oiseaux, les pigeons voyageurs bien sûr, l'étourneau prisonnier du théâtre, l'engoulevent qui fait kutak-kutak-kutak ; la soupe à l'oseille dont la recette lui est « passée » à Krakow par Ken (Ken se retrouve-t-il à Krakow à cause du K de son prénom ?), mort depuis longtemps déjà, et qui fut l'ami, le passeur par excellence de l'adolescence londonienne de John (le narrateur est souvent l'imbécile, l'apprenti ; Berger a toute une œuvre derrière lui mais il nous fait la grâce de porter D'ici là devant lui avec les doutes et la candeur de celui qui ne sait pas ). Cette soupe qui mêle ...

l'acidité piquante et du confort arrondi de l'œuf te ramène alors vers quelque chose de lointain et d'extraordinaire .

Et, dans la dernière séquence, John confectionnera la soupe pour deux jeunes mariés polonais et leur petit garçon. Mariage de
"l'oie des neiges" et du "cavalier qui aurait fait des études à l'étranger", mariage des vivants et des morts : à Lisbonne, John a rendez-vous avec sa mère morte depuis quinze ans dans l'aqueduc des Aguas livres, des Eaux libres, « Chacun de mes livres parle de toi » dit John à sa mère, et ces retrouvailles nous ouvrent à deux battants le champ (chant) de l'inconnu, l'inconnaissable, que John Berger ne décrypte pas mais qu'il nous rend familier.
Nous le suivons, les yeux fermés, en nous accrochant fermement à son blouson de motard, car sa moto roule à toute blinde

Dans la vitesse, il y a une tendresse oubliée

...les yeux fermés nous voyons des tableaux magnifiques, infigurables, mais qui nous font presque pleurer. Il nous semble alors que nous chevauchons avec le Cavalier polonais « qui raconte le moment où l'on quitte la maison natale », qu'il n'y a pas d'autre chemin que celui de l'exil, pas d'autre paysage que celui où nous renonçons à notre forteresse et consentons à rencontrer les vivants et les morts.