Dans ma tête de Nadine Agostini par François Huglo

Les Parutions

22 juil.
2016

Dans ma tête de Nadine Agostini par François Huglo

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       Tant pis pour Wittgenstein : ce que l’on ne peut pas taire, il faut le dire, même si « tu ne peux pas comprendre » (le tu, cul cousu d’or, de silence d’or, ne comprend rien à rien). Il faut le dire dru, la langue bien pendue. Et dès que ça fait irruption, ça fait écho. Dès que Nadine Agostini ose dire, c’est tout un monde quotidien, trop longtemps tu, qui entre en scène et fait du bruit.

 

       Ceux qui, du flux d’idées et d’impressions qui leur traversent la tête, ne retiennent que les plus saugrenues, celles qui les étonnent eux-mêmes, et chassent les plus conformes, au risque de passer pour des idiots et de se trouver rapidement discrédités auprès des maîtres du crédit, liront Nadine Agostini d’un œil complice, fraternel, ou mieux, l’entendront lire.

 

       Il y a le « président normal ». « Normal : blanc », préciserait Coluche. Et il y a ceux qui ont un grain, que les prétendus normaux ne peuvent pas comprendre, d’abord parce qu’ils refusent d’admettre que leur naissance, leur éducation, leur entourage, ont accumulé les grains qui font de chacun une énorme molécule : une anomalie, et parce que le grain de normalité est certainement le plus dangereux, le plus nuisible à l’humaine biodiversité.

 

       Dire aux gens normaux (qui ne le sont pas, qui font semblant) ce qu’ils ne peuvent comprendre, à quoi bon ? Dire l’inadmissible, l’incompréhensible, le traumatique, les terreurs d’enfance, les bouffées désirantes, l’absurde, l’invraisemblable vraie vie des improbables vrais gens, l’humour ne fait que ça. Le noir, surtout. Nadine Agostini s’inscrit parmi les humoristes plutôt que parmi les doloristes : pas du genre à se dorloter. Qu’on l’écoute sur Youtube ou ailleurs : rires, applaudissements, ça prend ! Et il est plus difficile de faire rire que de faire pleurer : chaque formule est un pistolet à un seul coup.

 

Exercice : en chacun des extraits cités ci-dessous, remplacer « tu n’as pas (…) » par « qui n’a pas (…) ? » :

 

« Tu ne peux pas savoir ce qu’il y a dans ma tête (…) tu ne peux pas penser comme moi tant que

(…)

tu n’as pas été élevée par une mère fausse lesbienne née de mère inconnue

tu n’as pas été élevée par une fausse mère vraie lesbienne née de père inconnu

(…)

tu n’as pas eu une sœur qui te poursuivait avec dans la main un grand couteau de boucher

(…)

tu n’as pas eu une meilleure amie dont la mère avait tellement peur du communisme qu’elle espérait le retour du nazisme

(…)

tu n’as pas été terrifiée à la vue du cœur sanglant dans la main de Jésus à qui il est ce cœur à qui on l’a arraché et qui l’a fait et pourquoi ils peignent des trucs aussi dégueulasses et pourquoi Jésus il a l’air serein avec ce cœur sanglant dans la main et puis d’abord de quelle main il s’agit dans quelle main il est le cœur sanglant je m’en souviens pas des mains de Jésus seulement du cœur sanguinolent

(…)

tu n’as pas rêvé d’être missionnaire au bout du monde aller porter la parole mais laquelle parole tu comptes faire des lectures lire des poèmes dans la jungle c’est quoi encore cette histoire de mission (…)

(…)

tu n’as pas aimé Julien Sorel jusqu’à te rêver Madame de Rênal

(…)

tu ne t’es jamais prise pour le personnage central de la Naissance de Vénus

(…)

tu n’as pas eu une poupée Bella qui disait maman

(…)

tu n’as pas consulté un psychanalyste qui s’appelait JFK c’est embêtant quand on se prend de temps en temps pour Marylin

(…)

tu n’as pas d’ami mort par suite d’overdose pourtant il avait essayé plusieurs méthodes dont le saut par la fenêtre

(…)

tu n’as jamais écrit à Madame Soleil pour lui dire qu’elle s’était trompée

(…)

tu n’as pas rêvé de vivre avec Henry Miller aux États-Unis quand il était vieux parce que quand il était jeune j’étais pas née

(…)

tu ne t’es pas mise dans la peau d’un indigène de la forêt amazonienne

(…)

tu n’as pas eu un amoureux amoureux de ton corps parce qu’amoureux des idoles primitives

(…)

tu n’as jamais vu de fée

(…)

tu crois que Le Petit Chaperon rouge est un conte

(…)

tu n’as pas passé de longues heures à te demander où étaient les commodités à Versailles sous Louis XIV et comme on t’a dit qu’il n’y en avait pas à penser que des valets couraient après leurs maîtres un seau à la main (…) »

 

Ajoutons : tu n’as pas, lisant Nadine Agostini, retrouvé le plaisir enfantin éprouvé à la lecture des Malheurs de Sophie.

 

La bourgeoisie en moins, la gouaille en plus !