De l'égalité à la liberté d'Éric Clémens par François Huglo

Les Parutions

24 déc.
2015

De l'égalité à la liberté d'Éric Clémens par François Huglo

 

 

 

 

     Voilà un livre qui fait du bien, qui tourne le dos aux déclinismes, millénarismes, visions apocalyptiques et pensées de la catastrophe. Son « progressisme » ne sacrifie pas davantage au techno-scientisme, transhumaniste ou non. Égalité et liberté sont restées des idées neuves (de 9 Thermidor en 18 Brumaire jusqu’à nos jours, combien de pas en arrière depuis la déclaration des droits de l’homme ?). Le pas en avant des années 60 fut celui de la liberté de parole (d’expression, syndicale, sexuelle, vers une dé-hiérarchisation relative, l’émancipation des femmes, l’apparition du mouvement écologiste), celui des années 70 fut la relance de la question de l’égalité (croissance des pays émergents et incapacité des marchés financiers à répartir les bénéfices de la croissance) et de la question de la démocratie (délitement d’un État « providence » qui se borne à gérer sa propre impuissance). Comme les États totalitaires, le système « plouto-techno-bureau-cratique servi par un système électoral multipartiste » est miné par une crise de la représentation, dont les mécanismes sont remis en chantier. La politique est discréditée, le politique (l’ouverture de l’espace public) peut réapparaître, à condition de reconnaître le réel des divisions (sexuelles, socio-économiques, culturelles…) qui mobilisent les sociétés, et de « désirer la communauté qui rend possible la symbolisation de ses conflits pour l’action toujours inachevée ». Un obstacle radical surgit de l’interpénétration entre les angoisses, les inégalités et les servitudes. Ajuster les sujets parlants et désirants aux acteurs-citoyens reprenant l’initiative, ajuster liberté à égalité, suppose de donner le primat au soin du corps sur ses contrôles, à « la conservation de la terre sur son exploitation », à « la distribution des richesses sur leur production », à « l’éducation permanente sur l’obligation scolaire », à « l’exercice de la recherche et de la création sur les savoirs, les croyances et les spectacles », au désœuvrement (et à l’œuvre qu’il rend possible) sur le travail. C’est ainsi que le Revenu de Base Inconditionnel « conjugue exigence démocratique et exigence éthique », en dialectisant éthique minimale (inviolabilité du corps, et de ce « corps global » qu’est la terre) et éthique maximale (« sollicitude commune de la solidarité, sinon de la "fraternité"… »).

 

     Libérer du temps suppose de déconstruire le travail, source de l’inégalité, dont l’obligation pour la survie n’est qu’un mythe, mis à mal par Marshall Salins dans Âge de pierre, âge d’abondance : dès le néolithique, l’autarcie économique peut être réalisée en un minimum de temps, sans permettre l’accumulation et l’accaparement par quelques-uns. Le RBI, Revenu de Base Institutionnel, supprimerait l’assistanat et entraînerait une émancipation égalitaire. Le pire semble programmé : catastrophe écologique si les pays « pauvres » émergent jusqu’à la « prospérité » des « riches », guerre totale « si les exclus le restent ». Mais le pire est-il sûr ? Citant Christian Prigent et Jean-Pierre Verheggen, mais aussi Cabu, Siné, Wolinski et Charb, Éric Clémens définit l’espace poétique « par le temps des prises de paroles, entre sujets citoyens libres et égaux ». Certains se souviendront peut-être des titres de deux essais d’André Miguel, « L’homme poétique » et « Le Multiple et l’Un. Penser, vivre l’ouvert ». Si politique, économie, philosophie et poésie, ont partie liée dans l’ouvrage d’Éric Clémens, le lien est en effet l’ouverture du langage.

 

     De fatwa en meurtre d’artistes, sans oublier la dictature du communicable (seul rentable), « la censure aujourd’hui interdit tout langage qui ne communique pas immédiatement, clairement et simplement, qui ne parle pas, comme on dit, sans littérature, donc sans lecture ». Le terme « travail en poésie » trouve sa traduction en politique dans le mot « démocratie ». Aussi ancestral que les peuples d’êtres parlants, « le jeu des joutes verbales » précède l’action, trace la voie. La politique (pouvoir central et micro-pouvoirs, bio-pouvoirs) et son contrôle des corps sont mis en questions par le politique, ouvert par la liberté et l’égalité des « parlêtres » (Lacan).

 

     L’égalité « en droits » implique « le droit pour tous d’exercer le pouvoir » et la « dignité » de corps nourris, logés, soignés, éduqués, disposant d’eux-mêmes dans une vie commune. L’existence humaine précède l’essence toujours en devenir, et la conquête des égalités réelles ne cesse de déborder l’égalité en droit. L’inscription juridique (celle de l’égalité des sexes dans la Constitution tunisienne, par exemple) prend acte et oriente. Affirmer l’égalité d’intelligence revient à reconnaître la diversité des modalités possibles d’intelligence, chacune sans équivalent (contraire à l’équivalence générale dénoncée depuis Marx), comme les œuvres d’art, ce qui justifierait l’exercice du pouvoir législatif par une chambre de citoyens tirés au sort conjointement à celle de citoyens élus.

 

     Au cours d’un entretien radio avec Jacques Bauduin en 1987, Éric Clémens opposait à la politique comme science et comme technique les sources communes de la philosophie et de la démocratie. Les actuels communicants et maîtres des médias ressemblent aux sophistes, dont le relativisme flattait le peuple pour servir les tyrans. Les dialogues platoniciens correspondent, dans l’espace de la pensée, à l’instauration du débat dans l’espace public. Le Léviathan de Thomas Hobbes prend acte d’une transformation du rapport au langage, qui n’est plus création naturelle mais création arbitraire qui nécessite un pacte. Mais aussitôt conclu, celui-ci est confisqué, abandonné au Souverain. Hobbes absolutise la violence, et la raison (mythe positiviste), l’État (mythe totalitaire) qui sont censés la contredire. Il « referme ce qu’il a ouvert ». Or, tous les droits de l’homme peuvent être déduits de la liberté de paroles, inséparable de la liberté de circulation. La violence nie l’humanité de l’autre en le maintenant hors la langue. « Le dérapage définitif, c’est l’abolition du langage. Un régime politique qui interdit le langage pluriel, ouvert, c’est un régime politique qui ne peut plus être corrigé ».

 

     Le lien démocratique commence par la reconnaissance de la division, et le refus de toute prétention à parler au nom de tous (du peuple uni). Claude Lefort n’a cessé de l’affirmer : le pouvoir n’appartient à personne. Avant lui, La Boëtie voyait déjà dans le désir de l’Un la source des servitudes volontaires. À tout fantasme d’union sacrée, d’identité nationale, répondent le « pouvoir ouvert aux divisions du peuple » et les « actions entre des divisés ». La politique, soulignait Arendt, ne vise pas l’instauration (totalitaire) de « l’homme nouveau » : aryen, prolétaire stakhanoviste, ou écologiste végétarien. La politique démocratique ne peut re-générer son exigence qu’en maintenant en tension, dans l’alternance, action et langage, liberté et égalité, division et relation, légitimité et efficacité.

 

     Jaron Lanier constatait : « Internet détruit plus d’emplois qu’il n’en crée ». Qui peut encore croire que la croissance pourra réduire le chômage ? Ceux qui le promettent savent qu’ils mentent, ceux qui les entendent ne sont plus dupes, « puisque la productivité et la production des pays émergents augmentent, le travail dans les pays développés diminue ». À la confiscation du patrimoine commun par le capitalisme financier répond l’exigence du RBI qui donnera à tout être humain « le socle qui lui permettra de développer la singularité de son existence, au-delà du cycle de l’utilité », supprimera l’humiliation du chômage, ouvrira le temps de débattre, dégagera le travail de la pression vitale, de la pression de la concurrence, libèrera les initiatives et leurs interactions. Utopique au XVIème siècle avec Thomas More, au cours de la Révolution américaine au XVIIIème avec le « salaire minimum à vie » de Thomas Paine et au XIXème avec Charles Fourier, le RBI, aujourd’hui dans l’air du temps, devient une exigence concrète et l’enjeu d’une lutte idéologique. Le débat reste ouvert entre sa forme ultra-libérale (Million Friedman et l’ « impôt négatif »), sa forme marxiste (Bernard Friot et le « salaire irrévocable »). Sa revendication est relativement « médiatisée » et « popularisée » chez les « objecteurs de croissance » (Serge Latouche, Paul Ariès…). Éric Clémens s’appuie principalement sur l’ouvrage très informé et documenté de Yannick Vanderborght et Philippe Van Parijs, L’allocation universelle (disponible sur le net). À la question « va-t-on effacer de plus en plus d’habitants de la citoyenneté ou bien va-t-on reconnaître et favoriser l’intégration de tout être humain entre nous et partager avec lui l’existence dans sa part sensible et sa part insociable ? », Éric Clémens répond par une invitation à dépasser la « double fatalité de la puissance et de l’impuissance ». Lévi découvrait dans le nazisme une « phénoménologie de la déshumanisation » par anéantissement des corps traités comme « bétail, boue, ordure ». L’éthique est du sujet qui exige de « ne pas céder sur son désir » (Lacan). La Marche Blanche de Bruxelles, la manifestation du 11 janvier 2015 en France, témoignent du « surgissement de l’inconditionné » : le corps digne, l’intégrité de l’être parlant et désirant. L’indignation a de la ressource.