Petit glossaire de l'argot ecclésiastique de Jean Follain par Tristan Hordé

Les Parutions

03 nov.
2015

Petit glossaire de l'argot ecclésiastique de Jean Follain par Tristan Hordé

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      Le livre avait été publié par Jean-Jacques Pauvert, en 1966, avec une couverture couleur aubergine ; il est repris avec de nombreux dessins, une postface bien documentée et des ajouts qui concernent plutôt l’usage des séminaires. Il faut entendre par ’’glossaire de l’argot’’ l’ensemble des mots et expressions propres à une profession, classés par ordre alphabétique — les argots (ou jargons) plus développés ont été longtemps celui des typographes et celui des bouchers. ‘’Argot’’ ne s’emploie pas pour un vocabulaire technique (celui de l’ébéniste ou de l’informaticien par exemple), mais lorsque un ensemble de mots existe à côté des mots en usage dans la profession et qu’il n’est compréhensible que par un groupe relativement restreint. Follain, parfaitement agnostique, s’est intéressé aux rituels de l’Église et a relevé pendant des années, grâce à des informateurs dans la place, le jargon du personnel ecclésiastique. Il a repris quelques éléments particuliers au terroir, comme ‘’l’ami du clergé’’ pour désigner en Normandie la bouteille de Calvados ; il a également noté dans sa préface que certains mots relevés pouvaient être désuets « par suite des modifications tant dans la liturgie et paraliturgique que dans la discipline des ecclésiastiques » ; par exemple ‘’braves gens’’, qui s’employait pour désigner de bons catholiques.

      Il n’est pas certain, en effet, que les mots réunis par Follain soient encore bien vivants dans les milieux ecclésiastiques. Cependant, le recueil est intéressant, en dehors de son aspect sociologique et de son caractère humoristique, parce que le mode de formation de l’argot ecclésiastique suit les règles générales de formation du vocabulaire : il joue sur les signifiés et il peut être décrit à partir des tropes de la rhétorique classique, que l’on pense notamment aux métaphores, aux métonymies, aux glissements de sens. Ainsi, de ‘’clignotant’’ est retenue l’idée d’intermittence pour parler d’un ecclésiastique non officiellement nommé à une fonction, mais qui l’exerce. Pour prendre un autre exemple, ‘’extrêmiser’’ rend compte de l’action d’un prêtre appelé aux derniers moments de la vie d’un croyant pour lui donner l’extrême-onction. Quelques expressions sont empruntées à la langue dite familière ; ‘’cracher dans le bassinet’’, c’est pour les fidèles « donner à la quête » dans le plat creux qui leur est présenté, mais ajoute Follain, « pour obéir à l’usage plus que par véritable esprit de charité ». L’expression existe sous la forme ‘’cracher au bassinet’’, plus anciennement ‘’cracher au bassin’’, avec le sens de « donner de l’argent à contre-cœur ou sous la contrainte ».

      Tous ces procédés de formation ne pouvaient qu’intéresser Follain, ils ne sont pas très différents de ceux que l’on peut observer dans une partie de la poésie. Par ailleurs, à lire le glossaire, on pourrait avancer quelques hypothèses sur la vision du monde des ecclésiastiques des années 1960. Élodie Bouygues relève par exemple la fréquence des mots qui connotent la soumission à l’autorité ; on repère également l’emploi significatif de mots et expressions relatifs à la femme et à la vie conjugale. Le fait pour un prêtre d’avoir à vivre quotidiennement avec son bréviaire a entraîné pour le désigner l’emploi de ‘’ma femme’’ ; le prêtre qui prend une cure est alors réputé ‘’se mettre en ménage’’, et lorsqu’il dit sa première messe on considère qu’il est ‘’marié avec l’Église’’, et ‘’fausse-couche’’ se disait quand un prêtre refusait un poste... Terme d’usage plus ambigu, ‘’harem’’ désigne la curie épiscopale et, rencontre sans doute involontaire avec une valeur argotique, ‘’sucer le bonbon’’ c’es baiser l’anneau épiscopal — mais ‘’bonbon’’ en argot équivaut à ‘’clitoris’’...