Dogons d'André Gache par François Huglo

Les Parutions

10 janv.
2016

Dogons d'André Gache par François Huglo

 

 

      Premier livre de la collection ethno-poésie, cette « ethno-poétique dogon » pratique une critique de l’ethnologie, de la « dogo-manie occidentale », de « l’accrochage fantasmatique d’une certaine littérature savante, touristique, culturelle, etc., aux stéréotypes du bon sauvage forgés au cours de l’histoire occidentale », du « [bon] Dogon tel que présupposé avant toute intervention ». À cette « machine à fabriquer du Dogon en continu, dans le miroir interventionniste et touristique » (afin de capter des « retombées économiques », des Dogons peuvent jouer les Dogons comme le garçon de café, dans L’Être et ne Néant, jouait le garçon de café), à la « tradition authentique » et à la « réification ethnique de l’ère coloniale et postcoloniale », André Gache répond par l’histoire et son inscription dans le langage, dans l’agora africaine, le « parlêtre » où naissent les sociétés et les lois. On ne naît pas Dogon, on le devient.

 

       La réalité langagière dogon est plurielle et mouvante, d’où la polyphonie joycienne du poème initial, mêlant ou opposant des dizaines de voix, parfois à l’intérieur du même paragraphe. Aux récits dogons répondent des extraits de rapports coloniaux (1894, 1895, 1896, 1946). La diversité typographique signale celle des types de paroles, l’une pouvant en cacher une autre, la masquer, la dérober en l’enrobant :

 

« La parole est comme un oignon :
Tu enlèves une pelure, il y en a une autre
Tu enlèves, tu enlèves, tu cherches le noyau
Mais ça n’en finit pas
 ».

 

      Dès lors se posent à la fois la question de l’identité, « qui sommes-nous ? », et celle de l’origine : « d’où venons-nous ? ». La tradition orale a « pour fonction de légitimer le présent ». Fondée sur une « fiction productive », elle instaure « le nouveau réel, lequel fait loi ». Sa réévaluation porte d’abord sur le discours mythique, puis sur le « moment colonial », ce dispositif en miroir, « malentendu productif, où le Blanc, Ansaran [Français], est à la recherche d’une entité ethnique et où les acteurs soumis sont en demande d’une affirmation identitaire, générée par la diversité de leurs composantes. Se déploie ainsi un jeu interactif de grande ampleur, où la mise porte en fait sur un désir réciproque de reconnaissance ». Dans la littérature touristique « se joue un jeu de miroir où les acteurs sociaux jouent leur propre partition ». Dans la littérature culturelle, « l’Afrique est vouée à une éternité de sagesse, d’oralité et d’harmonie, etc. ».

 

      L’ethno-poétique d’André Gache articule lexicographie, histoire, et « géographie des origines », en confrontant divers types de discours. Racontée au Blanc ou ressassée, « la » migration dogon instaure une « fiction unificatrice qui est un déni des origines ». Elle est « présentée comme un bloc identitaire homogène alors qu’il s’agit de groupes d’origines diverses », qui se déplacent en des époques différentes, non d’une étape à une autre mais d’un point-origine à un autre. Les « modes d’arrivée et d’installation » sont des « rapports de violence » où celle-ci est redistribuée : l’esclavage est « raison et résultat de la guerre ». Ces modalités « donnent à voir une forclusion de l’ordre symbolique : l’effacement des origines, qui est en premier lieu celui du conflit, conduit à la perte du nom du père, à la perte du Référent. L’installation et l’accueil comblent prioritairement ce trou par la nomination [du lieu, du groupe d’appartenance] ».

 

      Les « ethnies » ne sont ni isolées, ni fixes, ni pures. Au XIVème siècle, l’Empire du Mali à son maximum articulait à son profit les royaumes et chefferies soumis. « Il faut voir le continent africain comme un continuum sociétal » où les groupes sont « en relation d’interdépendance ». En ces « chaînes de sociétés », les ethnies se font et se défont. « On ne naissait pas Dogon, Peul, Bambara, etc., de toute éternité, mais on le devenait et on pouvait ne plus l’être ».

 

       André Gache étudie les « relations internationales » entre clans à travers l’institution du « cousinage ». Plus généralement, il s’agit de « contracter des alliances matrimoniales, ou simplement des fraternités », de se défendre de l’autre « par le pacte d’alliance [par le choix d’amour] ». Chez les Dogons, la parenté « c’est comme les pieds de la calebasse ». Les cige, devises des individus et des clans, « se rajoutent et ainsi se cumulent. Le cige que tu retiens pour toi n’est pas le cige que les autres te donnent. LA VÉRITÉ TIENT DANS TOUS LES CIGE ». Au « symbolisme [frisant l’ésotérisme] », André Gache oppose un « ordre symbolique ancrant la réalité dans la génération » et donnant une incarnation aux « thèmes favoris des études ethnographiques ». Ainsi, dans le « fétiche » il donne à voir « la nécessité vitale, pour un groupe, de protéger / cacher un lieu, des objets, une histoire etc. », dans la sorcellerie « l’arme retournée des victimes de la violence légitime ».

 

       Au « discours de jour, discours de l’unicité » (taalén : proverbes, cèli cala : parole enjolivée), le cige s’oppose comme « discours de nuit, discours de l’imparlable ». La religion est « au service de la société » et non l’inverse : « nos interdits, ce sont nos lois ». Le totem, « borne de mémoire », marque l’origine géographique. André Gache note qu’il est, chez Freud, « un substitut de la mère ; or, on sait l’importance de la mère en tant que marqueur premier de l’origine et donc des statuts et positions ».

 

      Refermer (provisoirement) ce livre étonnant et rigoureux, inventif et pertinent, ces trois livres en un, c’est replier le premier (le poème) sur le troisième (l’essai), de part et d’autre du deuxième (le « récit » photographique « non démonstratif »), et l’exergue —« Nous sommes des matérialistes, la théologie n’est pas notre affaire. La morale sociale est notre religion » sur les vers de V. Khlebnikov cités à la fin :

 

« Le pieux de fer du temps, les axes de l’histoire,
Emergent de l’épouvantail du monde ».