Écrit Parlé de Philippe Jaffeux par Jean-Paul Gavard-Perret

Les Parutions

18 juin
2016

Écrit Parlé de Philippe Jaffeux par Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Vers un cubisme poétique

 

 

 

 

 

 

Sous forme de dialogue Philippe Jaffeux présente son discours de la méthode. Il devient - pour reprendre le titre d’une école littéraire des années 70 – un « manifeste électrique » . Celui qui dans son « Alphabet de A à M » écrivait :

"Il rêvait qu’il parlait d’un silence audible depuis qu’il pensait à voix haute.
Il enchaîna son silence à l’alphabet pour se détacher d’une société babillarde",

montre comment fonctionnent en lui (et via la machine froide mais d’une certaine manière désirante qu’est l’ordinateur) l’écriture et sa dynamique. Le tout face au silence et au chaos irréductible contre lequel il tente de lutter sans faire seulement confiance à la sensation, au ressenti.

 Face à l’impressionnisme Jaffeux opte pour un expressionnisme. La mobilité des vocables dans le jeu des hasards et des contraintes libère des possibilités ignorées à la fois de la langue et de l’inconscient. Le logiciel de traitement de texte lui permet de « dépasser le livre » par empilement de textes.

Ce mouvement désacralise la posture de l’écrivain et ce qu’il est commun de nommer la « belle » écriture. Une nouvelle ère s’ouvre. Elle n’est pas purement mécaniste et prend sa racine chez Jaffeux dans les écrits taoïstes. Ils lui ont permis de se « brancher » sur ce qu’il nomme son « électricité intérieure » qui « occulte l’égo » pour – paradoxe apparent – « fabriquer des phrases ».

 Entre l’électricité du cerveau et celle de l’ordinateur sont donc générés des courants qui deviennent des actes poétiques (« monostiques paradoxaux et autonomes ») . Ils cristallisent et catalysent une nouvelle manière d’appréhender et de construire ce que Prigent nomme « du delalangue » dans un ouvroir de potentialités « autolétiques » puisque la langue est « au service d’elle-même ». Mais néanmoins vers, sinon un plus, du moins un autre du sens.

 Paroles et écritures ne se mordent donc ni la queue ni les syllabes ? Celles-ci n’ont rien d’errantes. Elles défient simplement la rationalité du logos admis en explorant des possibilités inattendues. Créant des suites de lignes l’auteur envisage le langage de manière cubiste : la subjectivité fondement de tout discours se dérègle dans un espace qui par sa géométrie spatiale libère la poésie de manière « objective ».

 Le vocabulaire et la syntaxe dérèglent le jeu du sens afin qu’un langage neuf brouille le bruit de la communication. L’enjeu devient de se laisser envahir par une langue qui dépasse créateur comme lecteur non par dedans mais du dehors. Le poétique change donc de bord laissant les théoriciens du langage  « sur le cul » même ceux qui se nommèrent Adorno ou Meschonnic et qui d’une manière ou de l’autre idéalisaient ou spiritualisaient l’écriture et la parole.

 Nous laisserons au lecteur le plaisir d’entrer dans les arcanes d’un texte bref mais majeur. Ce discours ne doit cependant pas prévaloir sur le contenu de l’œuvre. C’est bien en elle que se remet en jeu la donne littéraire et artistique dans la droite ligne d’un Faye. Il fut le premier à insister sur la question majeure du Montage et la sauvagerie de ses assauts dans l’inconnu.