Electuaire du discount de Jérôme Mauche.

Les Parutions

27 oct.
2004

Electuaire du discount de Jérôme Mauche.

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A l'occasion de la sortie de son excellent livre, (l'un des meilleurs à notre sens de la jeune génération), Jérôme Mauche a courageusement accepté de répondre aux questions de la rédaction.




INTERVIEW.

On dirait que certains de ces textes ont été prélevés dans des journaux dejeune fille ou des conversations de dame au foyer tandis que d'autressemblent complètement inventés bien qu'ils possèdent tous une grande unitéde ton et de style : comment est né ce projet? comment as-tu procédé pourl'écrire?


Ce livre, à mon corps quelque peu défendant, provient exactement du travail vidéo de Valérie Mréjen tel que j'ai vu à la galerie Cent8, à Paris, au printemps 2002, Chamonix (dans lequel notamment Charles Pennequin apparaît) ou Portraits filmés m'ont frappé, outre leur drôlerie, par la manière très subtile avec laquelle Valérie Mréjen parvient à unifier des souvenirs personnels que les uns ou les autres lui rapportent et qu'elle enregistre.
Electuaire du discount de mon côté est à la fois mimétique et constructiviste, il ne s'agit en rien de textes prélevés ou d'anecdotes ou histoires qui m'auraient été racontées ou me seraient arrivées (je le regrette), même si les protagonistes, toujours des voix féminines, s'expriment immanquablement à la première personne du singulier. Ce sont autant de courtes aventures singulières, absurdes dans un environnement quotidien, inquiétant et décevant.
Il a été écrit dans la foulée de Fenêtre, porte et façade paru cette même année au Bleu du Ciel à Bordeaux et je suis heureux que ces deux livres soient si différents, l'un compact et hermétisant, l'autre surpeuplé et cheap, avec pour point commun néanmoins d'être tous deux constitués de phrases.
Sinon, pour l'écrire, pendant quelque temps d'affilée, j'ai simplement allumé mon ordinateur tous les jours.


Tu viens sans doute d'inventer un genre, le socio-fantastique (ironique)mais pourquoi ce titre et cet encadrement médicinal? crois-tu aux vertuscathartiques et purgatoires du discours?


Inventer, probablement non, ce serait plutôt dans la lignée d'un réalisme magique, d'une certaine Nouvelle Objectivité par la noirceur de ton.Oui, j'aimerais croire à titre individuel et collectif à la vertu thérapeutique d'un texte qui soignerait, mais si on se reporte au catalogue de L'Art médecine, exposition qui avait eu lieu au Musée Picasso d'Antibes en 1999 et qui traite de cette alliance, on remarquera le découragement qui saisit jusqu'aux organisateurs de l'exposition mêmes, notamment Thierry Davila, constatant tout au long du vingtième siècle la permanente décroissance de cette éventuelle efficacité ; c'est forcément une fantasmagorie.
Il me semble qu'à sa manière néanmoins ce livre prend en charge, sur un mode parfois comique, la crise ou mutation des formes représentatives esthétiques, mais aussi sociales ou politiques, à mon propre étonnement, avec un souci précis des corps intermédiaires, des lieux du travail, du bureau, de l'association, de l'université, du couple.


Le titre et ton dispositif ne rendent-ils pas rebutant un livre pourtantaccessible à un grand nombre de lecteurs?


Le titre m'est apparu évident très vite lors de l'élaboration de ce travail : c'est un électuaire, un recueil de recettes et décoctions médicinales en ce qu'il rassemble des éléments naturels permettant de se soigner par l'exemple, l'anecdote, la chose rapportée ; du discount parce que l'heure est à la réduction, à la diminution.
Le titre est plus énigmatique que rebutant il me semble, même si ce qui m'intéresse est de déterminer ce que je peux écrire ou non.


Si on te connaît un peu, si on a lu tes précédents ouvrages, on s'étonne dela misogynie qui éclate à un premier niveau de lecture du texte : est-ce quetu ne joues pas dangereusement avec les stéréotypes? Tu aurais pu préleverdes pans de discours similaires proférés (si j'ose dire!) par des narrateursmasculins, pourquoi seulement des narratrices?


Je ne perçois pas ce livre comme misogyne, mais je suis sans doute mal placé pour en juger ; de plus on est censé travailler avec sa propre bêtise, telle est peut-être la mienne.
Electuaire du discount évoque la façon dont socialement de nos jours il est encore exigé beaucoup plus des femmes que des hommes, pour une plus médiocre reconnaissance ; je suis très politiquement correct. Chaque phrase, unité de base de chacun de ses paragraphes (je n'ai jamais compté combien il pouvait y en avoir) d'un demi-feuillet à trois pages, en effet prend en charge ou est traversé de stéréotypes, d'images et de scènes toutes faites lesquels néanmoins par un traitement anecdotique me semblent à terme détournés, inversés, triturés. On y déteste sa belle-mère ou son voisinage comme il se doit, on se fait avoir sentimentalement ou sexuellement. Ce renversement correspond à celui de l'instant carnavalesque, du rire. Il ne s'agit pas du flux d'un récit, mais d'un livre d'images successives.
De plus, si dans ce livre ce ne sont que des femmes qui parlent par mimétisme la raison m'est sans doute personnelle ; dans ma famille ma mère et ma sœur sont d'exceptionnelles narratrices.
Et s'il y a sexisme, il me paraît plutôt être anti-masculin, les protagonistes ou actants hommes n'étant pas très reluisants, voire immanquablement dangereux ; si vous êtes une femme (tel est peut-être le lieu-commun) et cherchez un bon assureur ou médecin choisissez-le de votre propre sexe.


Il y a pas mal de coquilles, de fautes dont on n'est pas toujours persuadéqu'elles soient le fait des narratrices, ex. page 167 dans TENDINEUX, onlit "il avait toujours très malheureux dès lors qu'il lui fallait s'enéloigner". Est-ce parce que personne ne te relit? parce que tu recopies tropvite? Assumes-tu ce genre de bourdes?


Je suis très content en effet qu'il y ait de telles erreurs, omissions, coquilles, dans ce livre, involontaires. Ce n'est pas un problème de recopie puisque ces textes ont été écrits directement à l'ordinateur lequel dans ce cas m'a permis de restituer quelque chose de la voix, des usages parlés de la langue. C'est un problème de lecture, l'ayant écrit je ne vois pas pourquoi j'aurais eu à le relire en plus. Mal relu ou pas lu du tout, recorrigé à la va-vite, je ne suis pas partisan d'une idée technicienne de la littérature ou d'un texte que l'auteur maîtriserait ; m'intéresserait au contraire Comment certains de mes textes... m'ont écrit (en général, en ce qui me concerne, un peu n'importe comment).


Ce livre est à la fois désopilant et inquiétant et pourtant, comme un livrede poèmes, on a du mal à le lire d'un bout à l'autre : conçois-tu qu'onpuisse en faire un livre de chevet, entre Prozac, boules Quiès et Lexomil?


Mais les livres que nous aimons sont soi-disant illisibles et ce n'est que par convention ou facilité qu'on les intitule de cette manière, de même qu'on dit avec erreur Ah tiens il y a encore eu trois enveloppes ce matin au courrier.On prescrira, à défaut, de lire ce livre à dose homéopathique ; même s'il me semble que la phrase, le souffle s'emballant vous entraîne d'un fragment à l'autre.


As-tu déjà lu des extraits de ce livre en public? Si oui, avec queldispositif? comment réagit le public?


En public comme ce livre associe à chacun de ces fragments, à fin thérapeutique ou pathétique, une part anatomique ou corporelle, il sëagirait d'en faire autant, d'imposer en quelque sorte chaque paragraphe sur la partie atteinte, pour apprécier le bienfait que sa lecture dispense, puisque bien sûr nous sommes malades et de toutes sortes de maux à la fois en même temps.
Comme pour l'instant je ne l'ai quasiment pas lu, j'ignore si ça marche ou non, je te tiendrai au courant, mais à l'avenir je me soignerai de cette manière. Ce n'est pas parce qu'un remède est inefficace qu'on va l'abandonner.


Parmi les écrivains modernes et contemporains, parmi les artistes, tereconnais-tu une généalogie comme dit Prigent, une parentèle, des alliances?


Je ne suis que généalogie, parentèle ou alliance surtout si elles paraissent n'avoir à première vue aucun rapport objectif avec mon travail.
Je citerai donc pour mon Electuaire du discount, Marie-Claire (1910) de Marguerite Audoux (en rappelant néanmoins que le fameux magazine féminin du même nom provient de ce merveilleux récit) et Un Mariage en province (1885) de la marquise Colombi.


Le commentaire de sitaudis.fr éd. Bleu du Ciel
173 p.
20 €