Entretien avec Marie de Quatrebarbes par Emmanuèle Jawad

Les Parutions

22 avril
2016

Entretien avec Marie de Quatrebarbes par Emmanuèle Jawad

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

A l’occasion de la publication de L’ablatif Absolu poésie complète de Michel Couturier

 

 

Emmanuèle Jawad : Ton travail de création fait l’objet de plusieurs publications : La vie moins une minute (Lanskine, 2014), Transition pourrait être langue (Les Deux Siciles, 2013), Les pères fouettards me hantent toujours (Lanskine, 2012) ainsi que des projets en cours. Ton travail se situe d’autre part dans la fondation de deux revues série : z (avec Maël Guesdon et Stéphane Korvin) et La tête et les cornes (avec Maël Guesdon et Benoît Berthelier) à laquelle s’ajoute celui effectué au sein du comité remue.net. Un nouvel axe de travail se dessine cette fois autour de l’édition. Tu publies la poésie complète de Michel Couturier sous le titre L’Ablatif absolu (ed. La tête et les cornes). Quels passages, quels liens entre les différentes formes de ton travail en tant qu’auteure, fondatrice de revues et éditrice ?

Marie de Quatrebarbes : Dès le début, la coïncidence est nette entre la découverte des revues et la rencontre avec les auteurs. Je pense par exemple à la revue ce qui secret et Marc Perrin, à la vie manifeste que dirigent Amandine André et Emmanuel Moreira, ou encore au comité de remue.net.

Les revues sont des catalyseurs. Elles créent des contextes propices à l’amitié en permettant l’ouverture d’un champ commun (de lecture, de réflexion, de production). Nous avons imaginé série : z Maël, Stéphane et moi afin de disposer de ce type d’espace. Il en est allé de même avec La tête et les cornes, de façon élargie puisqu’il s’agissait entre autre de nouer des liens avec des poètes, éditeurs, traducteurs et revuistes étrangers. Comme c’est le cas par exemple avec les éditions suédoises CHATEAUX, le poète norvégien Jørn H. Sværen et les éditions England Forlag. Le passage à l’édition s’inscrit dans cette continuité, et poursuit une investigation qui imbrique écriture, lecture, amitié pour s’inscrire dans des formes.

Emmanuèle Jawad : Dans « Le théâtre du poème vers Anne-Marie Albiach », Jean-Marie Gleize évoque la revue Siècle à mains fondée par A.M Albiach, Michel Couturier et Claude Royet-Journoud « les poètes de Siècle à mains sont attentifs aux débats théoriques, aux relectures en cours, mais ils n’y participent pas directement, ils sont « hors-jeu ». (…) Et surtout ils écrivent, insoucieux en apparence d’accompagner (ou de justifier) leur propre travail d’une doublure métapoétique (…). De sorte qu’ils constituent, en retrait du courant principal (qui se veut porteur d’avenir) un courant second, ou plus souterrain, « mezza voce » (…) c’est ce courant parallèle qui, pour ce qui concerne du moins le débat sur la poésie, fait figure de courant moderne (sans jamais pourtant avoir revendiqué ce titre ni constitué la modernité en valeur positive) ». Comment s’est faite ta rencontre avec l’écriture de Michel Couturier ?

Marie de Quatrebarbes : La rencontre avec l’écriture de Michel Couturier s’est faite autour de deux numéros de revues. Le numéro 11 de la revue Siècle à mains1 (1968) où apparaît un extrait de L’ablatif absolu, et le numéro 2 de la revue Vendredi 132 (1992) dans laquelle Francis Cohen lui consacre étude. Michèle Chadeisson, de la librairie Texture (75019), avait attiré mon attention sur ce texte. À la découverte de l’extrait puis, par la suite, du texte dans son entièreté, j’ai été doublement frappée par la singularité de l’écriture et par le relatif oubli dans lequel elle était tombée. Rapidement, j’ai cherché à réunir l’ensemble des textes parus pour me faire une idée de l’œuvre.

Emmanuèle Jawad : L’Ablatif absolu recouvre sept sections qui ont fait pour certaines l’objet de premières publications distinctes et d’autres qui restaient inédites. Comment s’est opérée la composition du recueil ? Quel parcours entre ta découverte de l’écriture de Michel Couturier et la publication de sa poésie complète ?

Marie de Quatrebarbes : En même temps que je découvrais l’écriture de Michel Couturier, j’ai fait la connaissance de Claude Royet-Journoud. J’avais lu Constante parité, le troisième livre de Michel Couturier (éd. Le Collet de Buffle, 1976), mais il m’avait été impossible de trouver les autres livres. Grâce à Claude Royet-Journoud, j’ai eu accès à De distance en château et à Lignes de partage. Il faut dire que c’est lui qui publia le premier livre de Michel Couturier dans Siècle à mains, en 1964. Pendant plusieurs années, les éditions Siècle à mains ont existé, à Londres, comme l’espace de travail et d’expérimentation de trois poètes : Claude Royet-Journoud, Anne-Marie Albiach et Michel Couturier. La revue publia, entre autres, Edmond Jabès, John Ashbery (dans une traduction de Michel Couturier ensuite éditée par Denis Roche dans la collection « Fiction & Cie » au Seuil), ou encore Louis Zukofsky (dans une traduction d’Anne-Marie Albiach reprise plus récemment par les Éditions Éric Pesty). Comme le note Jean-Marie Gleize dans la citation que tu reprends plus haut, cet espace s’est forgé en marge (du fait aussi de la distance géographique) de certains débats des années 1960 - 1970, et dans une grande intensité de travail, une conversation entre les formes qui permit à chacun de pousser loin sa propre expérimentation.

L’idée d’une édition complète de l’œuvre poétique de Michel Couturier s’est imposée à moi assez rapidement. En effet je trouvais enthousiasmante l’action consistant à restituer à cette œuvre sa cohérence organique, que l’inaccessibilité des livres entravait. On comprend mieux ce qu’entreprend Michel Couturier dans L’ablatif absolu à la lumière de son premier livre, De distance en château. De même, le tout dernier texte du volume, Ès, éclaire l’ensemble de l’œuvre par sa radicalité. J’ai choisi de publier les textes dans leur ordre de parution (qui ne correspond pas nécessairement à l’ordre d’écriture). Le texte inédit qui clôt le volume, Préliminaires, est non daté. Il fonctionne comme une forme concentrée de Constante parité, postérieure ou préparatoire – il est difficile de le dire. Dans tous les cas, j’aimais que Préliminaires vienne fermer le volume comme un « piège », soulignant les passages et renvois au sein du livre.

Emmanuèle Jawad : Tu évoques la singularité de l’écriture de Michel Couturier et l’ensemble des textes réunis pour cette poésie complète de l’auteur. Comment qualifierais-tu l’écriture de Michel Couturier au fil des différents ensembles constitués ?

Marie de Quatrebarbes : Il y a au départ une écriture qui s’inscrit clairement en marge, dans une forme d’autonomie. Le premier livre de Michel Couturier ne semble pas particulièrement tourné vers ce qui s’écrit chez ses contemporains. On remarque un recours atypique à l’image, un usage déplacé comme si l’empreinte avait été détachée de son modèle. On peut également être frappé par certains archaïsmes de langage, auquel je suis personnellement attachée car ils semblent tendus vers un désir de nouveauté, dans une forme d’archaïsme réinventé, ou d’héritage défait. Ensuite, l’écriture de Michel Couturier se transforme, notamment au contact de celle d’Anne-Marie Albiach qui le marque profondément. Le vers s’éclate dans la page, la recompose à partir de débris posés minutieusement. Le recours au vocabulaire abstrait est plus fréquent, mais il reste habité par la question du corps, de la matérialité.

Selon Claude-Royet Journoud et Jean Daive, Michel Couturier disposait, pour écrire (notamment L’ablatif absolu), d’une boîte en bois dans laquelle il rangeait des fiches bristol. Sur chacune d’elle, il avait écrit un mot, et ainsi retranscrit l’ensemble du lexique du livre en cours. À chaque mot étaient associés une définition et l’ensemble des acceptions possibles du terme. Michel Couturier veillait à ce qu’à chaque occurrence dans le livre corresponde un sens différent. Cette anecdote nous dit beaucoup, me semble-t-il, sur l’usage de la répétition chez Michel Couturier, dans cette ambivalence, du sens et du son, dont il produit ici une forme de théorie pratique, à travers la boîte.

Emmanuèle Jawad : Une postface de Jean Daive clôture le volume. Le travail d’édition s’est-il fait de façon solitaire ou a-t-il nécessité la collaboration de différents intervenants ?

Marie de Quatrebarbes : La postface de Jean Daive a été déterminante, notamment parce qu’elle est intervenue tôt dans le projet d’édition, elle a diffusé ses effets pendant près d’un an d’élaboration du livre. Son propre témoignage et le travail d’enquête qu’il a mené auprès des proches de Michel Couturier permet de saisir cette manière d’être à la fois extrêmement codifiée et échappant sans cesse à la norme qui fut celle de Michel Couturier durant sa vie, et dont son écriture témoigne. Claude Royet-Journoud a été quant à lui plus qu’un allié, un complice qui m’a beaucoup accompagnée à travers les discussions que nous avons eues sur l’œuvre et sur l’homme.

Cela a été malgré tout un travail relativement solitaire dans la mesure où j’ai pris seule les décisions et conçu le livre, mais il y a les personnes que j’ai mises dans la confidence, et les relecteurs minutieux. Et, récemment, entendant pour la première fois la voix de Michel Couturier enregistrée à la radio il y a quarante ans, j’ai été saisie par cette rémanence fugitive dans le contexte de la parution du livre. Rémanence de la présence ou de la projection fantomatique qui m’a aussi guidée pendant ce travail.

Emmanuèle Jawad : Après cette aventure éditoriale, quels sont tes projets ?

Marie de Quatrebarbes : Je suis actuellement en résidence à la Métive, dans la Creuse, où je travaille sur un nouveau projet d’écriture. C’est le début d’une aventure qui tente, ambitieusement, de s’inventer de nouveaux outils. Pour le moment, l’objectif est surtout de se décaler. C’est pourquoi d’être loin de chez moi, en résidence, est un bon contexte pour commencer. L’année prochaine paraîtra par ailleurs aux Éditions Éric Pesty un nouveau livre intitulé Gommage de tête.

La tête et les cornes sont quant à elles en train de préparer un numéro « hors série » autour du cinéma d’Alain Cavalier. Il s’agira d’une sorte de livre-objet, livre-outil, conçu par des poètes dialoguant avec l’œuvre de ce cinéaste pour lequel j’ai la plus profonde admiration.

Il y a aussi d’autres projets d’édition mais il est trop tôt pour en parler. Tout cela prend du temps. Contrairement à ce que son nom indique, La tête et les cornes est une maison calme.

 

1 Revue fondée à Londres par Claude Royet-Journoud en 1963. Il est ensuite rejoint par Anne-Marie Albiach et Michel Couturier qui intègrent le comité éditorial.

2 Revue fondée par Claude Royet-Journoud et Emmanuel Hocquard, pensée au départ pour être un hebdomadaire sur un an. Trois numéros ont finalement paru.