Entrez dans Kiwi de Pierre Alferi par Pascale Bouhénic

Les Parutions

20 avril
2012

Entrez dans Kiwi de Pierre Alferi par Pascale Bouhénic

Entrez dans Kiwi
et prenez ensuite une des nombreuses voies qui s’offrent à vous et devant lesquelles il est inutile d’hésiter puisque de toute façon vous les emprunterez toutes au cours du récit, et plus, si affinité. Prenez tel chemin, vous tomberez rapidement sur l’argument du livre qui est simple : deux personnages, qui sont aux antipodes l’un de l’autre, vont se rencontrer. La vie la plus ennuyeuse qui soit (Daniela) va croiser la vie trépidante d’un professionnel de la fiction (Maximilien). L’un des deux personnages parle, l’autre presque pas. D’ailleurs, ce n’est pas parce que l’argument est simple que le roman n’est pas complexe. Et il l’est en effet : vous observerez la collision des deux personnages comme s’il s’agissait d’une expérience scientifique qui, progressivement, va s’enrichir, se compliquer, se brouiller jusqu’à vous conduire sur d’autres sentiers, bien étranges cette fois. La surprise n’est pas la moindre des qualités de ce « roman-feuilleton » de Pierre Alferi, ni sa délicieuse gaîté qui ne vous trompera pas si vous regardez du côté du 18 ème siècle. Ecoutez Beaumarchais, maître en la matière, qui à propos du Mariage de Figaro dit : « En faveur du badinage/Faîtes grâce à la raison ». Dans Kiwi aussi il s’agit de mariage, et faites grâce à la phrase de Pierre Alferi (c'est-à-dire à son histoire) puisqu’en la matière, il s’y connaît.


Partir de rien
Seul un philosophe pouvait nous faire partir de rien. Un philosophe doublé d’un conteur, s’entend. Est-ce ce conteur justement, que l’on voit dessiné, assis au creux d’une oreille, en ce premier dessin qui ouvre le premier épisode « Le conteur invisible » ? En tout cas, tout se passe comme si, après un sommeil de cent ans, se réveillaient les personnages (« petits élancements dans le corps de Daniela »), le décor, le conteur lui-même, et les histoires qui prennent corps. A l'exact opposé du générique de ces films où l'on voit se transformer l’image dessinée d’un livre en vue réelle, la vue réelle du début de l’histoire (ce « dimanche » dont il est immédiatement question) ne nous dit rien, ne nous montre rien, jusqu’au moment où le conteur décide de faire basculer la phrase. Et c’est ainsi que nous passons d’un « nous sommes dimanche » bien délavé par l’usage, à « je suis dimanche » mystérieux mais prometteur. C’est un pacte esthétique qui se dit là, l’air de rien : seul le jeu (ou l’artifice) nous promet d’aller un peu loin. Alors, oui, optons pour la forme, et quoi de plus formel que le roman feuilleton ? Quatre saisons, une construction cyclique donc : « Rien n’arrive », « Les Noces », « La crise », « l’Affaire ». Ca tourne.


Tournis
Ca tourne même dans tous les sens, car dans un texte de cette ampleur et de cette nature, il y a des piétinements (dans la rue de Picpus, par exemple), des marche-arrière, des courses et même des sauts d’obstacle (ce kiwi, le fruit, dont il sera question, faudra-t-il l’ouvrir et l’analyser, vraiment ?). Ainsi est ce livre : une nature changeante (des centres nombreux, les aventures multiples, les tons variés, les rythmes en quantité et les personnages, jusqu’aux figurants, attachants). Bien sûr, c’est un « roman-feuilleton », ce qui lui donne le pouvoir de revêtir tous les masques, sans restriction. Il traverse les genres, pénètre les strates du savant et du populaire en en déplaçant les frontières, il se dénature et se redéfinit au rythme des épisodes. Mais tout cela ne serait que la simple description du récit le plus populaire du 19ème siècle, si cette marque de souplesse, propre au genre, se fortifiant tout au fil du livre, n’allait jusqu’à contaminer le reste.


Devenir
Prenez Maximilien, par exemple, communément appelé Max : il est d’abord le garçon au croissant, qui devient professionnel de la fiction, qui devient fils du docteur Sénart (scénar ?), qui devient mari de l’héroïne. Et qui ne s’arrêtera pas là. Ce qui surprend dans le livre, c’est la malléabilité extrême des personnages qui, avec les épisodes et le décor, traversent les frontières des genres : de la comédie légère à l’intrigue policière, du vaudeville à la scène fantastique, il n’y a qu’un pas. Mais il y a surtout Daniela, l’héroïne, par les yeux de qui est vue l’histoire, ou plutôt entendue. Car Daniela est « une oreille » aux qualités supra-ordinaires. Ironie du sort que cette relieuse de profession, qui manque de liant (celui « qui fait prendre une histoire ») mais qui sera la figure la plus proche du conteur puisque c’est en elle que se déversent les histoires. Une muette aux manettes du récit ? Une femme comme contenant ? En tout cas, une forme pure, Daniela.


Forme pure
Ce n’est pas pour autant que les personnages sont inconsistants. Simplement, ils changent. Mais on s’y attache parce qu’ils sont bien dessinés : les descriptions sont délicates, les paroles rythmées, légères, drôles, les discours intérieurs précis. On les aime aussi par la force de l’habitude qui est mise en place dans le roman-feuilleton. N’est-ce pas là, en effet, ce que nous ont appris récemment les séries dont une partie de l’addiction repose sur ce rendez-vous avec les personnages, qui reviennent toujours. Des revenants. On apprend à les perdre, à chaque fin d’épisode, à se détacher d’eux, et la moitié du plaisir est de les retrouver dans leurs habits neufs à l’épisode suivant, de reconnaître leurs manières, leurs voix. On les aime par re-connaissance mais il nous faut sans cesse apprendre à les connaître. Kiwi est un roman bruissant des voix des personnages. Du reste, le traitement de la parole pourrait nous laisser croire à une communauté, puisque les personnages parlent tous non pas une même langue, mais une même forme de parole posée sur la page : des phrases simples coupées comme des vers, pas de majuscule dans le retour à la ligne, de virgule quasiment pas, des interrogations pas mal, une verticalité. Forme qui résout à la fois la question de la poésie et de la prose (la poésie serait la voix directe). Qui allège la nature plus ou moins compacte du roman. Qui brouille les pistes (chanson ? poésie ? théâtre ?) et donne à la parole, si problématique à transcrire et à écrire dans le roman, une légèreté joueuse car en-chantée :

« je vous connais
détendez votre nuque
c’est bien
je vous connais comme moi-même
et vous et moi nous savons que parler
brouille les pistes… »

Une bande son orchestrée que relaient les images muettes, dessinées par l’auteur, qui augmentent le texte, l’approfondissent. Les pensées de l’héroïne souvent. Ses visions fantasques (« L’homme de Pékin). Ses rêveries débridées (« Une coïncidence »). Ses peurs innommables (« L’attaque des étrons volants »).


L’histoire se résume en une phrase légère
Kiwi est un roman où simplicité et complications marchent ensemble. L’histoire (la phrase ?) se poursuit à plusieurs échelles en même temps, comme si ce changement était garant d’une possibilité de décrire le réel. Comme si le refus de la hauteur, quasi politique, se résolvait par ces changements soudains (par exemple, dans la capacité qu’a la maison la plus domestique, la plus familière, à se transformer en image d’horreur). Parfois la hauteur de vue l’emporte (« C’est de voir plus large, de prendre de la hauteur qui est urgent »). Parfois le détail a les vertus de miniaturisation nécessaires à notre compréhension (« les péripéties ne sont rien de plus/ que les répliques du conflit central/ à une échelle plus fine »). Et de même que varient les échelles, les chemins qui conduisent au sens, ou à un sens possible, sont nombreux : les intrigues amoureuses, policières, politiques, fantastiques se sur-impressionnent sans s’annuler. Et jamais, parce qu’il y aurait une défaite du sens ici ou là, Kiwi ne nous laisse sur le tapis. Bien sûr, rien n’est stable, bien sûr, on ne peut compter sur rien, tout change, mais la variété ouvre des voies qui l’emportent sur le dogmatisme. La légèreté et l’humour (car le roman est d’une drôlerie ininterrompue) priment sur le sérieux et sur la noirceur. Les voix s’élèvent comme sur des airs d’opéra absents. Ajoutons à cela la folie du premier degré : on voit les mots coller si bien au message et à l’intention – ni plus ni moins – qu’on croit à une vérité supérieure. Mais cette vérité n’est faite de rien, évidemment, rien d’autre qu’une expérience de parole que Pierre Alferi rend éclatante donc dense. Cet éclat, que l’auteur appelle « la clarté » dans Chercher une phrase, « n’a lieu qu’en surface » à l’endroit même où la raison s’est dissoute dans la légèreté du badinage.

Et il faut croire aux vertus de la légèreté. Elle est plaisante, galvanisante et édifiante même. On peut flâner dans Kiwi après l’avoir lu pour percevoir cette souplesse, tant au niveau du style, qu’au niveau du récit, souplesse acquise comme pour le corps des gymnastes, au prix d’exercices sévères. Kiwi est d’une grande fantaisie, c’est un roman où la liberté (celle des personnages, mais aussi celle que l’écrivain s’accorde pour écrire) l’emporte malgré les contraintes. Il ne faut pas avoir peur de la souplesse des romanciers.

« ma chère Daniela
[…]
je n’irai pas par quatre chemins
je dois vous apprendre deux choses
primo une bonne histoire comme vous dites
est précisément une histoire qui se résume en une phrase
[…]

Le commentaire de sitaudis.fr éditions POL, 2012
544 p.
22 €