Fantasque Fatrasie (Une suggestion de défaite) par Anne Malaprade

Les Parutions

28 juin
2013

Fantasque Fatrasie (Une suggestion de défaite) par Anne Malaprade

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Fantasque Fatrasie (Une suggestion de défaite)

« Fatras » désigne un amas confus et hétéroclite de choses sans valeur ni intérêt, un ensemble embrouillé et incohérent de paroles ou d’idées : un fond sans forme et un poids sans découpe qui mêle des éléments aussi hétéroclites que désaccordés. Remplissage, désordre, chaos. La « fatrasie », depuis le Moyen-Âge, est le nom donné à un poème absurde, formé de dictons et de proverbes, qui contient également des allusions satiriques.

Le recueil de Françoise Clédat n’est effectivement pas tant une lisse surface de réflexion qu’un contenant-contenu explosif qui virevolte sous la lecture de celui qui s’en approche. Le lecteur est envahi par les sons, les images, les situations et les amorces narratives. Les descriptions et les propositions, les citations et les souffles polyphoniques s’exposent et s’imposent. Ça chauffe, ça bout, ça déménage, ça circule, ça voyage, ça déplace, ça bouscule (et nous sommes dans ça, et ça est en nous, ça est nous). La langue tourne en tout sens, le vers dégringole, la prose caracole, la ponctuation défiant la logique syntaxique ; course-poursuite des mots et des syllabes qui se nourrissent de tout ce qui pense et représente, de tout ce qui ose par l’expérimentation. Théâtre, cinéma, peinture, littérature, actualités et inactualités, mythes, installations. C’est comme si la langue s’efforçait d’imaginer ce qu’un tableau conçoit, ce qu’un animal désire. On oublie trop souvent qu’un paysage rêve, qu’un film respire, qu’un objet perçoit. Si d’emblée le recueil est nié comme tel, ainsi que semble l’indiquer la rature initiale de la première partie du titre, ce dernier réapparaît selon une perspective nettement moins affirmée, qui dit cependant la reprise du souffle et l’entêtement à combattre depuis le point de vue de ceux qui ratent, perdent, s’éclipsent : (une suggestion de défaite). Ainsi la parenthèse ne suffit pas à éteindre la multiplicité des options : défaire c’est connaître l’inconnu, créer les conditions d’une adresse à l’autre à partir d’un soi-même étrange jusqu’à l’étrangeté. Suggestion comme influence ? (Je vous suggère de reculer, de renoncer, d’anticiper et d’accepter la défaite, votre défaite.) Suggestion comme inspiration ? (Ce que me suggère la défaite : une posture, un retrait, une vue sur le monde qui perçoit les choses et les gens, les paysages et les livres, les tableaux et les scènes depuis le contrebas.) Suggestion comme croyance ? (Par suggestion j’hallucine la défaite et ce sont autant de visions qui s’imposent à ma main, à ma voix, à ma vue.) Suggestion comme destination ? (Des épisodes féminins — « Princesse Bambine » — se masculinisent — « L’épopée virile (mes Grecs) » : le devenir-femme serait-il masculin ?).

Une héroïne venue d’on ne sait où (d’Italie peut-être, et de ses bambini), et qui va là où elle veut — vers ces « yeux rieurs » qui observent avec une certaine tendresse ses ultimes faits et gestes —, traverse des pièces, des châteaux, des décors. Princesse Bambine se meut dans des espaces qui sont aussi des œuvres, des scènes en cours de représentation, des lieux apparaissant surtout comme des expositions de corps et de pertes. Cette héroïne désillusionnée d’un conte de fées carnavalesque parle la langue du dépaysement, comme si elle creusait les paroles pour y perdre toutes les certitudes, y abandonner tous les acquis : brûler les programmes et les modes d’emploi. Elle guerroie depuis la langue, enfant du babil et de la glossolalie amoureuse des sons. Elle livre bataille et disperse sens et significations à toutes pages (comme on dit à tout vent). « Jouer pour jouer » : laisser dériver la princesse sur la langue de l’enfance qui s’abandonne aux échos et reprises, « Centre de rien/Centre que rien ne centre/Centre que rien ne cercle ». L’enfance du monde, celle de l’art et du son, celle du corps enfin n’ont pas dit leurs derniers mots : il s’agit de pays imaginaires où l’on n’arrive jamais, pas plus qu’on ne pourra en repartir.