Film à venir de Jean-Marie Gleize par Guillaume Fayard

Les Parutions

15 janv.
2008

Film à venir de Jean-Marie Gleize par Guillaume Fayard

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Il se passe quelque chose : Film à venir vient de sortir (j'y reviendrai), c'est le nouveau livre de l'inventeur de la post-poésie (s'il en faut un - mais sinon qui?).

Dramatis personae : des images vidéo, (mais) le mot image, Ivik, le conte d'Ivik le petit Esquimau, comment Ivik est né et comment il est mort (son père), un musée où trône le squelette de son propre père, multiples objets d'art (installations, sculptures), scénographies, moments chorégraphiés, plans fixes, fondus au noir. Stains. Prières. D'emblée, l'ampoule du projecteur implose, le noir apparaît, une première conversion fait basculer la fable dans un entre-deux qui est surface et horizon de possibilité, plan des liquidités, plan qui s'effondrerait dès l'abord, et plan incliné, sur lequel le Film à venir pourra ruisseler, passer, repasser.

La page est cette surface, d'un film à venir toujours à venir, comme espace toujours augural de la fable (l'histoire animale), qui se déroule mais dont les instances restent mobiles, redistribuables, et, même lentes, ne se figent à aucun moment. Ce livre est sous-titré Conversions, comme on convertit par exemple un courant alternatif en courant continu. Conversion du plan des histoires humaines en plan plus large et plus troublant de l'histoire animale, qui nous inclut, mais pas seulement. Mais pas seulement : Conversions comme un imparfait de la conversation (un "nous conversions"), et comme imperfection de fond : toute ambition d'univocité balayée depuis bien longtemps, un mécanisme (unifié pourtant) de substitutions et de bascules le remplace. Une temporalité autre s'installe, et dès l'abord fictive - feintise plus encore que fiction?
Film à venir est un livre de fictions, un livre de l'infigurable mort des pères, livre du fait d'être en conséquence de cela fils et toujours encore fils (peut-être la mort seule fait-elle d'un fils un père, par-delà la filiation?), un livre du continu fantomatique qui suit et poursuit cette constatation (jusque dans les hantises du Religieux, qui n'en finit pas d'être mortel).

Difficile de parler des livres de JMG, ils sont comme des poissons hors de l'eau dans le discours critique, ils y glissent. Ils y glissent, et pour cause, puisque JMG émet son ralenti post-poétique en contre (contre l'ordonnancement d'un discours dont il se paie de trop le comprendre), un ralenti qui est la guerre (il nous le rappelle dans ce livre une fois encore).

On pourra souligner, selon son penchant, l'émotion qui traverse le livre et baigne ses différents segments (et qui, poignante, tord vraiment le lecteur à certains moments : Film à venir, un livre de fission.).

On soulignera aussi bien la sophistication formelle d'une composition par volets qui met en jeu toutes les configurations scéniques / narratives imaginables, toutes les technologies de cadrage et d'enregistrement, du journal intime au film super-8, du clip à l'installation en passant par la danse (comme autant de moments de l'événement?).

Mais il faut bien comprendre que Film à venir est surtout un livre grave : et non pas une proposition, pas un dispositif (pas simplement). Qu'il est la continuité de ses précédents. Ce n'est pas une lecture facile, ni une zone nettement définie (un indécidable plutôt). Il laisse un goût amer en bouche. Une lecture donnée par Jean-Marie Gleize à Marseille à La Compagnie en décembre dernier a confirmé cette impression.

On pourra insister sur la fertilité des formulations, qui symptomatisent le livre et en font un plan ouvert de significations recombinantes (d'ailleurs, ce n'est pas un hasard, dans Blade Runner il pleut perpétuellement). Il faudrait citer, prendre la série des six livres *, pour bien souligner et montrer comment le continu se lit, dans Film à venir et de livre en livre, par-delà la coupure problématique du volume, qui voudrait boucler en trois dimensions finies ce qui est plan, oblique, fuyant, inconclusif. Rappeler le parcours, la revue Nioques désormais mythique, la collection Niok chez Al Dante, mythique elle aussi. Mais JMG avoue ne pas se relire, et d'ailleurs pourquoi se limiter à tel ou tel aspect de la biobibliographie, alors que le travail de simplification lyrique (1987, Seghers) se poursuit depuis 1982, dans des livres et autour du livre, des livres d'autres (rappeler que toute une génération de poètes contemporains, et même deux (trois?), est passée sur les bancs des universités d'Aix puis de l'ENS de Lyon est sans doute inutile)?

Alors, Film à venir, dernier né, nouveau venu? En parcourant la bibliographie de JMG, je découvre un autre Film à venir, paru chez La Sétérée en 1993. Feintises... Longueurs d'avance? On peut voir dans ce jeu des titres, cette reprise, cette double détente, un geste d'écriture en tous points comparable à ceux qui ont lieu dans Film à venir, 2007. Si le réel se donne sous une forme a priori non appréhendable, la poésie (poésie négative, post-poésie, écriture, non-genre, etc.) travaille à appréhender cette impossibilité par l'élaboration d'un rapport qui passe par le déploiement de stratégies propres à en sidérer des pans, stratégies de conjonctions (montage), stratégies ralentissantes (faux plats, gros plans), stratégies imitatives aussi (ou de modélisation d'une multiplicité partout présente dans le livre, irrésumable, inconciliable, impossible). Quitte à (sembler) se répéter. Contre tout réalisme (le terme d' "exactitude surpassionnelle ", dans le livre, sonne juste). Or le Film à venir n'en finit pas de venir, justement, (comme le désir?), d'où que ce livre vienne en réalité à peine, tout juste à peine, de sortir. Et que, sorti, il reste d'une alarmante imminence.

De cette imminence, on peut en saisir des moments, sous forme de notes, en voir les angles généraux. Par exemple, y voir une considération du cadre comme chambre anéchoïque : on se souviendra de John Cage s'enfermant dans une chambre sourde, insonorisée, pour entendre vraiment du silence, et qui au plus clair du silence s'entend, ne fait que s'entendre, se sature littéralement de son (de ses : battements de cœur, circulations, organes mouvant les uns contre les autres, clignements).

Ou bien encore, on pourra y lire la trace fossile mais toujours résonnante d'une déflagration non pas originelle mais constitutive, qui se retrouverait comme un invariant (Big Bang, lapidation du père Moïse), dans la civilisation (et dans les livres de la mort des pères). Et élargir encore le champ (Jean-Marie Gleize est en avance).

En définitive, l'histoire animale, la fable, c'est l'histoire de nos peaux, des peaux. Par ses résonances, Film à venir aide aussi, m'aide, à comprendre ce qu'il peut en être de la situation très concrète de l'immigré, de l'exilé, par exemple en France, par exemple dans la Zone d'Attente pour Personnes en Instances (ZAPI) de l'aéroport de Roissy Charles de Gaulle, littéralement emprisonné dans la frontière ; ce qu'il peut en être de la situation concrète où quelque chose contraint quelqu'un : entre l'imparfait d'où il était et la conditionnalité, l'utopie de là où il irait si.
(Mais).
De l'exilé, et irrévocablement du père,

"Lui dans son départ et retour, le père (celui qui, sur la diagonale, est immobile et traçant "

Laisser la parenthèse ouverte permettra de laisser entendre comment cela n'en finit pas de commencer.







* Léman, 1990, A noir, poésie et littéralité, 1992, Le principe de nudité intégrale, manifestes, 1995, Les chiens noirs de la prose, 1999, Néon, actes et légendes, 2004, et Film à venir, conversions, 2007, tous parus au Seuil dans la collection Fiction & Cie.