Foutaisez-vous de Jean-Marc Proust par François Huglo

Les Parutions

20 janv.
2016

Foutaisez-vous de Jean-Marc Proust par François Huglo

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    Le totalitarisme pourrait être défini par le slogan « l’Un sans l’Autre », la pensée binaire par « de deux choses l’Une », ce qui revient au même, l’Un(e) devant prendre la place de l’Autre. Le nihilisme par « ni l’Un, ni l’Autre » ? Ce n’est pas Dada qui fut nihiliste, c’est la « grande » guerre. L’Un n’étant qu’un leurre, quand on élimine tout ce qui n’est pas l’Un il ne reste rien. C’est tout et rien. Ce n’est pas Jean-Marc Proust qui est nihiliste, c’est le capitalisme, le règne sans partage et bien gardé de la marchandise et de la monnaie qui imposent le silence (le néant) à tout ce qui n’est pas elles (leur néant) : que se taise tout ce qui n’est pas foutaise !

    Le « Rien sans Rien » du premier texte aligne des couples apparemment unis. L’un semble ne pas aller sans l’autre. Pas plus que « deleuze sans rhizome marx sans prolétariat », il n’y aurait « martyr sans foi attente sans désir » ni « anarchiste sans ordre barricades sans manifestants ». Notons que les majuscules sont exclues. Elles le sont aussi du titre, « rien sans rien », du texte qui suit, où le lecteur est appelé à s’interroger sur la validité des réciproques : y a-t-il « prolétariat sans marx rhizome sans deleuze », ou « conclusion sans imbécile (…) ghérasim luca sans torlini mescal sans le consul (…) bayreuth sans chéreau (…) israélien sans palestinien », etc. ?

    Nous nous heurtons à « la raison impossible », ou, « ce qui revient au même » selon José Vidal Valicourt cité en exergue, au « maudit cut-up de Burroughs ». Qui, nous ? Le quatuor (ou le quartet ? les fab four ?) présenté par Lucien Suel : lecteur(trice), illustratrice (Marie-Christine Texier, ses « images brûlées », son « hypergraphie lettriste »), et lui-même (préfacier), tous accompagnant (et accompagnés par) l’auteur dans ses virées, quatuor ou commando (puisque la préface établit d’emblée une complicité) dont les « rafales de mots » aplatissent « les zéros modernes planqués dans les palais républicains », explosent « les flashs écrits en leds de feu au fronton des torils de la grande distribution de déchets », pulvérisent les « discours mâchonnés entre les longues dents des représentants de commerce du peuple », dévalent « les étages-étalages de la culture officielle ». Lucien Suel appelle à la rescousse Afrika Bambaata, fondateur de la Zulu Nation, et John Lydon (Johnny Rotten), le quatuor-commando devient alors le chœur que l’opéra de Jean-Marc Proust « Destruction du monde » opposerait aux héros « méchants » de la B.D. et de l’histoire : les « Olrik, Rastapopoulos, Docteur No, Staline, Jdanov, Mao et Le Polpote » (la dernière partie du poème a pour titre « Défense et illustration de Joseph Staline par Blake et Mortimer ») qui « s’entraînent dur, préparent leur come back ». (À suivre).

    Autre titre possible de l’opéra : « Le crépuscule des dieux ». Apocalypse version nordique, « destruction ragnarök », le spectacle de la marchandise est réduit en « cendres » (titre de la deuxième partie) : « sous les pavés le feu barricades générales dazibaos revendicatifs ». Le Walhall a pour nom bloomingdale, sans majuscule, car après l’incendie tout est ras (aucune majuscule ne dépasse) : « ci-gît univers american-express intellectuels crypto-marxistes reconvertis social-libé bodybuildés ». Un coup de cutter sépare « bloom » de « ingdale », et découpe « anabolisant » en « anna harendt bolisant corps totalitaire ». Corps réifié, déshumanisé, merchandisé, prostitué : « t’es une salope et tu vas faire ton métier de salope pancrace (…) je vais te mettre en bonne chienne bloomingdale wicky et ses partouzes ».

    Parmi les cendres (« gaza sarajevo » (…) « dachau de poutrelles pol pot d’architectures » (…) « cameloth Kameloot consommation dégraalisée hi-fi google yahoo samsung apple (…) dresde de pare-chocs hiroshima de carburateurs oradour sur airbags tower in fire »), un « inventaire mort des objets du monde du langage » est en cours : « fin des machines désirantes rhizomes des égouts en feu monde article de la mort théâtre destroy loulou corps sans organe ». Ozone, pluies acides : « ainsi est né incinéré ».

    Le chœur final est celui des adorateurs du « chef des peuples ». On aime Staline ou Hitler comme on aime Big Brother (bloomingdale aussi « is watching you », spectateur surveillant son empire embrasé ou ras), on lui tresse des couronnes de « flower power », on chante « give peace a chance » à « jdanov staline beria », ces « vrais prolos ». Tant pis pour « famine koulaks », tant pis pour « yossip » et pour « boukharine trotski », gloire au « chef des peuples », celui qui « fait naître l’homme » (l’homme nouveau, quelle foutaise !), homme sans majuscule mais au singulier, ce qui revient au même. L’Un ou Rien, l’Un et Rien ! « staline dans le cœur des hommes est un homme / hurrah ». L’Un pour tous, tous pour l’Un ! Tant pis pour le s du pluriel, du trop de singuliers, de l’infiniment divers et divisé, ce s que coupait, enfermait, rejetait entre parenthèses, le titre « Rien(s) » de Yannick Torlini, qui n’est pas seul : le quatuor et les chœurs de Jean-Marc Proust viennent en renfort.