Game et la fiction de la poésie sonore par David Christoffel

Les Parutions

08 sept.
2014

Game et la fiction de la poésie sonore par David Christoffel

 

 

 

Témoignage

 

Dans la poésie de Game, dans le travail prosodique qui permet un phrasé si typique, ledit typique est encore très en prise avec le langage courant. Justement, sa puissance critique est d’autant plus prometteuse que le fluide médiatique mainstream peut se trouver chauffé mieux qu’agressé d’être à ce point gratté et décalqué par le flow de Game. Car c’est aussi à la surface médiatique à laquelle se frotte cette écriture poétique, que sa consistance se travaille et continue de sortir la poésie de l’identitarisme stylistique. À l’époque où je l’interrogeais à partir de la curiosité d’un verbe qui place sa spécificité dans sa capacité à heurter directement le bavardage normalisé, Jérôme me parlait déjà d’un « quelque chose qui fonctionne[1] » qui, disant bien qu’il entendait dépasser les jeux idiosyncrasiques, misait abondamment dessus pour arriver à ce « quelque chose » volontiers pas plus explicite pour tel, faute de temps pour la théorie stricto théorique.

 

 

Ecoutes

 

HK LIVE ! fait précéder la voix par un fond diffus que le texte, parlant surpopulation, renvoie à un registre pas plus identifiable qu’il s’agit sûrement d’entendre comme suggestion de l’état du monde, trop chargé mais à distance quand même. De même, la pluralité des langues est projetée dans l’ordre d’une saturation des enjeux socio-économiques que l’anti-emphase de la diction de Jérôme Game promettrait presque de rendre digérable. Dès lors, la musique sympathique qui vient accompagner la résolution poétique de verbalement s’engouffrer quand même, redimensionne le travail prosodique dans un effet dub qui voudrait qu’on en prenne son parti, à protéger le paisible de son carré d’hédonisme, dans le paysage visé saturé. Le texte thématise et crée un climat critique autour des problèmes de régime de documentarité, comme on dit en Infocom (« Mais alors ici qu’est-ce qu’on voit ? », page 95 du livre, à 11’20’’ du disque), mais la construction radiophonique pour ce projeter reste dans la voix face micro et tient la polyphonie dans une couleur de doublage (l’usage des voix de Caroline Dubois et François Sabourin se veut sans ambivalence de genre), c’est-à-dire un ordre relativement dépris dudit climat, certes un peu plus catastrophique que seulement post-moderne.

 

C’est toute la différence entre la production pour « les ACR » de France Culture et la collaboration musicale avec Olivier Lamarche. FABULER, DIT-IL donne à reprendre les effets de production. L’écriture du texte entame l’organicité des mots, mais le montage respecte encore l’unité des temps de lecture de la voix naturelle de l’auteur. Mais cette fois, le mixage rencontre les partis pris de plans que le texte contient ainsi plus explicitement. Au début, l’enregistrement d’une suite de coordonnées géographiques est mixé moins fort que la texture sonore composée par le compositeur. Ce qui veut bien dire. D’autant que, dans la suite (à partir de 5’), la voix de Jérôme Game non filtrée, est superposée à la voix de Jérôme Game un peu filtrée. Ce que ça peut vouloir dire n’est pas sans rapport avec DQ (Don Quichotte), mais reste en part suggestive. À force, vers le milieu de la pièce (à partir de 11’40’’), la double exposition de la voix « fonctionne » = tient comme texte polyphonique = se joue comme partition = enrichit démarche poétique avec procédés musicaux. L’énumération des faits cherche à contrarier son ambiance objectiviste par jeu de contextualisations abstraites, dont la composition sonore d’Olivier Lamarche peut sembler chargée, jusqu’à lancer les couleurs affectives de chaque séquence dans une dramaturgie que la voix seule ne saurait assurer. Tandis que le contraste entre l’hyper-dynamisme des références mobilisées par le texte sur la fin et le grand calme relatif de la réalisation sonore. Très bien.

 

Les disques font lire les livres avec une attention à la voix qui « typise » chaque moment, qualifiant les chapitres comme autant de plans d’énonciation. Il reste que les préoccupations de l’auteur ne s’annoncent pas si énonciatives.

 

 

Questionnement

 

Malgré ce rapport occasionnellement quoique régulièrement critique avec les supports médiatiques, le travail de Jérôme Game semble ne pas avoir fini de dépasser la notion de « poésie sonore » à laquelle il est encore si souvent assigné. Il y a chez ses fervents les plus prudents et même les plus scrupuleusement retirés, quelquefois la croyance que la poésie sonore est toute spécialement efficace quand il s’agit d’affronter la violence du contemporain. Parce qu’elle envoie de ces exercices de frottement avec la sécheresse des énoncés, il serait peu dire que la poésie sonore ne sait pas bien ce qu’elle fait et réussit mieux que les autres ses inconsciences. De ce point de vue, Jérôme Game prend le système d’admiration à l’encontre de ses attentes et, pour ne céder à aucune inconscience, dans un geste obsédé de contrarier tout plein-pouvoir à ses principes généraux, fait tout pour que sa production dépasse le champ de la poésie sonore et, pour encore mieux faire, ses enjeux si spéciaux. C’est ainsi que, depuis Flip-Book en 2007, à son retour aux éditions de l’Attente, doit-on s’apercevoir que le travail de Game a pris en ampleur. Une proposition de qualification de cette ampleur figure dans Le récit aujourd’hui, volume dirigé par Jérôme Game dans lequel il témoigne d’un désir de rassemblement de son travail poétique avec ses investissements théoriques : « Comment remettre en cause la traditionnelle dichotomie entre contenu et style de manière à envisager une narrativité et des modes de récit irréductibles à la fiction littéraire classique, mais au contraire à même de faire naître, de par leurs novations, des espaces fictionnels inédits en littérature et dans les arts : hybrides, poreux, non réglés dans leurs moyens comme dans leurs fins ou leurs effets[2]. »

 

Son travail vidéo s’étant intégré à ses performances poétiques, ses acticités philosophiques s’étant ramifiées avec ses habitations culturelles (cf. crédits page 124), le très délibéré tournant narratif du travail de Jérôme Game vient donner à son nouvel opus un cachet documentaire inédit. C’est la première fois, dans ses publications, que se trouvent au même endroit une pièce radiophonique et une pièce sonore et des textes, qui associent des registres narratoriaux non hétérogènes alors qu’ouvertement évolutifs.

 

De sorte que la ferveur pour la poésie sonore ne peut plus suffire, puisque le cinéma est trop avancé dans les imaginaires pour autoriser des encanaillements autonomes. Mais qui maîtrise le propos ? Jérôme Game veut à la fois la métaphore vive (chaque fragment de la production devant avoir une bonne part de la puissance de la fable) et la force de défouraillage (codes génériques inclus : création radiophonique, collaborations avec plasticiens…).

 

Relectures

 

« C’est pour une animation ? Non. Une histoire alors, l’histoire d’une f? Une action pour toute f? Non. Pour passer l’temps y voir plus clair ? Non. Passer un bon comment alors pourquoi p? Oui mais non. »[3] C’est bien parce que l’ambiance est calme qu’on peut se poser des questions cinémas et mieux voir comme l’évasif des réponses pourrait finir par produire une esthétique, à force de le dire, même s’il ne répond toujours pas (logique du report de régime officiellement instauré par Ceci n’est pas une liste en 2005, suivi de Ceci n’est pas une légende ipe pe ce en 2007). C’est-à-dire que l’agencement des discours, avec les embrayeurs pour preuve et Benvéniste en plus, pourquoi vouloir à tout prix dire que ça récite ?

 

Ce n’est pas que je ne peux pas aimer la dame dont parle la voix avec sampling aimable en arrière-plan, j’ai tantôt l’impression que mon affectivité encore bien baladée viendrait à décourager ses paraphrases anti-alanguies. C’est fou comme la douceur attachante dans la description qui voudrait démunir la captation de son pouvoir et fatigue immunitaire ce qu’elle ne voudrait pas forcément tout le système d’abstraction qui s’entend l’anatomie très nette en son usure, surtout quand regardée depuis la voiture et la partance entendant comme l’urbanité de nos jours les désillusions bien mieux défraîchies qu’il n’y a pas si longtemps.

 

D’ailleurs et m’enfin, c’est curieux ce qu’il faudrait entendre par « double-album » annoncé sur la couverture, le doux éclat pop qui mettrait les cendres des poètes sonores sur un air diatonique avec le velouté d’une guitare électrique réconciliatrice à sa façon de post-historicisme. Avec tout ça, on peut tout à fait lire le livre aux enfants, rien n’empêche et tant mieux si démine les rayonnages des bibliothèques pour partager l’émotion de se raconter des choses, même si, dans le peu de choses encore racontables, le point de rupture a beaucoup changé depuis la poésie sonore façon Pompidou.



[2] Jérôme Game,  « D’un art syntaxique », dans Le Récit aujourd’hui (dir. Jérôme Game), Presses Universitaires de Vincennes, 2011, p. 6.

[3] Jérôme Game, DQ/HK, Éditions de l’Attente, p. 103.