Gertrud Kolmar : poète, oui ... écrivain, ça jamais ! par Ronald Klapka

Les Parutions

27 juil.
2007

Gertrud Kolmar : poète, oui ... écrivain, ça jamais ! par Ronald Klapka

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A Christian & Vanda,





Plus précisément :

« Je suis poète, oui ; mais, écrivain, ça, je ne voudrais jamais l'être ».

Gertrud Kolmar (1894-1943) écrit ces mots dans une lettre à sa sœur Hilde en 1938, moins de deux ans avant la rédaction de Susanna.

Aux temps de la poésie à bon marché, raide dingue sulpicienne, comment lire cette assertion de Gertrud Kolmar sans froisser trop d'écailles (celles qui tombaient méchamment des yeux de l'apôtre des gentils) ?

Mais dans la simplicité défigurante de Susanna, nom du Saint béni-soit-il ! ! les visages se décomposent, les bonne tantes culturelles (Gombrowicz) se replient en toute hâte et tous nos handicaps sont débusqués (ducon que j'en suis, ah que j'honnis) et le pire : celui de l'hyper-intellectualité, non, il y a pire encore l'artisterie se regardant du coin de l'œil (miroir saloperie de miroir, putain de miroir, je suis la plus belle et la plus dévouée, oui ou merde ? - merde, merdRe, te ré-ponge, il faut faire merdRer la beauté (Prigent))

Susanna. Parlons-en. Ecrit aux pires heures. Ecrit sauvé, il doit (ô Xavier Grall, frère béni) il doit y avoir un sauveur (remarquer le s minuscule comme il sied à celui que Dietrich Bonhoeffer disait que seul il pouvait nous convenir, le faiblichon). Entre décembre 1939 et février 1940 (assignation à résidence, pour cause de « une assez petite tache, qui ne me gênait pas beaucoup, mais que je dissimulais le plus possible»). Passé par la sœur Hilde, circonstanciellement suissesse et son libraire (et pas con) de mari. Publié en 1959 (Suhrkamp Verlag) . Caviardé légèrement, ex : les « je me souviens » (ô Perec), et bordel de moi : « Avec elle il valait mieux ne pas traiter les mots à la légère ») mais pas toiletté aussi insupportablement que Mondes : mais enfin Seghers (2001) vint, et le cycle (les 17 poèmes de 1937, avant la nuit dite de cristal, pas comme le papier, si vous voyez ce que je veux dire) une juste cadence tint : merci Jacques Lajarrige, traducteur, éditeur, postfacier, cf. Art dans l'anthologie concoctuelle de Florence Trocmé)

Susanna, cela commence comme ça :

Je ne suis pas poète, non. Si j'étais poète, j'écrirais une histoire. Un beau récit, avec un début et une fin, à partir de ce que je sais.

Double litote, les enfants. Madame Bernardi l'a dit. Et ma foi fort bien dit: lire in Quatre poétesses juives : Else Lasker-Schüler, Gertrud Kolmar, Rose Ausl‰nder, Nelly Sachs, son esquisse de poétologie et son vaillant repentir sur le Perfekt. (63-74)

Une BU pas trop quelconque, il en est, ou un chèque à l'agent comptable de Lille III, et pas de souci, pas de problème. Le préfacier, un bon père universitaire, qui lit le Monde diplomatique et peut-être a les moyens de se ravitailler chez Galilée (les éditions, et c'est Fichus en ce cas ) renvoie à Jacques Derrida (discours de Francfort, prix de la paix) et à la possibilité de l'impossible : Möglichkeit des Unmöglichen , auf deutsch ! Suivez-le ! et après jetez un œil sur le dernier numéro de la Quinzaine (949, 1-15 juillet 2007), le cousin - germain ! - de Gertrud, Walter Benjamin himself (ça vibre, ô ma sœur, côté passagers), platonisait avec Madame Adorno et bandait par lettres, c'est une façon comme une autre, respect, je vous prie ! et le rêve commenté par Jacques Derrida c'est vraiment magnifique)

Je vous donne le fond de mon cœur et débrouillez vous avec, ce passage du livre (p. 25) :

Susanna désignait tout et savait tout ; moi, j'avais pris la tourmaline pour une émeraude. Mais quand j'essayai de lui expliquer l'origine du grondement de la mer à l'intérieur du coquillage, elle redevint inquiète et plissa son front lisse.
J'affirme aujourd'hui que mon comportement était aberrant ; l'instinct de l'enseignante était encore trop fort en moi pour être renié. Je portai un coquillage jusqu'à son oreille ; nous ne faisions aucun bruit et elle n'entendit rien.
Mais elle secoua la tête. « Non, dit-elle tristement, je ne comprends pas, et puis ce n'est pas vrai. C'est la mer, ça a toujours fait ce bruit quand j'étais seule. Maintenant ça ne peut plus le faire parce que tu es là et que tu ne sais rien d'elle. »


Outre Susanna, Bourgois publie en poche (collection Titres) les Lettres (l'understatement comme forme de résistance) et La mère juive.

Une priorité absolue : Susanna. Patrick Kéchichian écrivait, et c'est repris en quatrième du « Titres » :

« Susanna est un bref roman écrit entre le 9 décembre 1939 et le 13 février 1940. Dans la lignée du romantisme allemand, Kolmar raconte l'histoire d'une jeune fille et de sa gouvernante. Susanna est une figure d'innocence absolue, à la limite du trouble mental. Chacun de ses actes, chacune de ses paroles, ses rapports avec les êtres et les choses ont la fragilité du verre près de se briser. A la fin, il se brisera, sous l'effet de l'amour. La ligne de ce magnifique récit est très pure. Les échos de la terrible actualité vécue par l'écrivain ne la rompent pas ; ils sont là pourtant, mais comme assourdis, détournés. »

Celui qui n'aime pas Susanna ne peut être mon ami. Rude ? Merveilleux.