H ! Hache ! Hasch ! de Jacques Barbaut par Bruno Fern

Les Parutions

24 févr.
2016

H ! Hache ! Hasch ! de Jacques Barbaut par Bruno Fern

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Il y a déjà longtemps que l’écrivain Jacques Barbaut, par ailleurs lecteur et correcteur pour la presse et l’édition, travaille à la lettre près. Récemment, sur son blog1, il tournait une énième fois autour de son patronyme : « Barboter (Ty) : Se disait d’un ouvrier typographe qui pillait les caractères dans les casses des autres ouvriers, il barbotait. » – et, en appliquant à la lettre H et à ses homonymes les méthodes préalablement éprouvées dans son A As Anything. Anthologie de la lettre A2, c’est bien l’action qu’il mène ici : piquer à droite et à gauche tout ce qui touche aux objets choisis pour composer son livre, ce qui suppose donc de surmonter deux difficultés majeures : garantir l’intérêt des prélèvements effectués et assurer leur montage.

J. Barbaut y parvient indéniablement en « 88 p. utiles », nombre où se lit une obsession numérique, le « h » étant la huitième lettre de l’alphabet. Juste avant de conclure, l’auteur présente son entreprise dans une suite de six tweets intitulée hashtags : exposé du trio des substances hallucinogènes, articulations avec l’ouvrage précédent (ce qui autorise un passage au Ah !, au Ah !Ah ! et au Ha !), public visé (« lexicocos, bûcherons, bourreaux, lettristes, structuralistes, camés & toxicos de toutes les espèces »), ce qui fait pas mal de monde ; outils utilisés pour trancher ici et là et produits qui en résultent : « citations, phantaisies diverses, arithmosophies, quasi-calligrammes, poésies sonore et optique », liste à laquelle il faudrait rajouter des images empruntées à des sources variées, des blasons aux panneaux routiers. Présentation où l’on aura autant remarqué la rigueur du travail mené que son absence de Sérieux.

Chaque page est consacrée à une pièce du puzzle et, de l’une à l’autre, on ira de Tintin et Wikipédia jusqu’à Lacan en passant par l’incontournable Saussure et le méconnu Augustin de Piis – ce qui constitue une mine éclectique d’informations, conformément à la ligne que J. Barbaut s’était fixée à lui-même il y a quelques années : « Ne pas craindre le disparate / Sous menace de disparaître »3 Quant à la composition, elle offre distinctement deux extrémités : d’un harpon tiré de Melville (histoire d’attraper le lecteur ?), suivi par les origines de la lettre, les règles de sa prononciation (muet ou aspiré) et celles d’orthographe qui lui sont liées (f ou ph) pour en finir sur son obsolescence annoncée comme inévitable. Dans le corps du livre, on peut repérer de nombreux jeux d’échos, une référence savante renvoyant parfois à une autre moins garantie par la communauté des linguistes mais tout aussi digne d’intérêt (Jean-Pierre Brisset, Artaud, Jean-Louis Cornille, etc.), l’ahan du bûcheron maniant la hache mis en résonance avec le han ! de l’haltérophile et les renvois à l’écriture elle-même, de la bibliothèque aux presses d’imprimerie.

Outre le choix des coupes et leur agencement, l’auteur glisse également sa touche par des mélanges (par exemple, celui intitulé « Le Héron et le Hareng Saur » signé Charles Fontaine & Jean de La Cros), des mises en garde de première importance (« À Hollywood / il vaut mieux ne pas confondre / Howard Hughes / avec / Howard Hawks. »), des textes spatialisés, souvent accompagnés de graphismes, ainsi que des poèmes insolites (tel celui offrant un résumé drolatique de « Lo-Li-Ta – histoire hot –  »).

Une fois de plus, J. Barbaut se tient à l’écart de toutes les poses encore en vogue sous des formes ripolinées, à l’image de Jacques Vaché  en son temps : « pour cracher sur la pompe emphatique du prophète […], dans ses lettres dites « de guerre », écrit pohète : ce « h » supplémentaire – une greffe –, il l’a précédemment ôté du mot « humour », qu’il orthographie umour » – créant une série de décalages à lire dans tous les sens pour que le livre puisse être « la hache qui fend la mer gelée en nous »4.

 

 

 

 

1 http://barbotages.blogspot.fr/

2 Paru chez le même éditeur en 2010.

3 Le Cahier-Décharge, Voix éditions, 2002.

4 Kafka, « Lettre à Oskar Pollak », citée ici p. 14.